Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Cornus rex-populi
Publicité
Archives
30 août 2009

Astrologie

De nombreuses radios, des télévisions, une forte proportion de la presse hebdomadaire, notamment féminine et la quasi totalité des quotidiens régionaux arborent des émissions, des pages ou des rubriques axées sur l’astrologie. Je ne compte pas les autres pages, l’internet ou d’autres médias qui font également la promotion, la propagande de cette discipline, de la voyance ou toutes autres formes de divinations et de sciences occultes.

Inutile de dire combien tout cela m’agace, même si la plupart du temps j’ignore tout ce matraquage (les médias que j’écoute, que je regarde ou que je lis sont heureusement épargnés). Alors voilà déjà un jugement de valeur fort peu favorable à l’astrologie, mais ceux qui me connaissent ne peuvent pas douter combien je suis farouchement allergique à de telles pratiques.

Je me demande si c’est encore utile de le dire, tant cela a été rabâché çà et là, mais je fais un rappel succinct. Depuis la plus haute Antiquité, comme dirait l’autre, en fait probablement depuis les époques préhistoriques, l’homme a contemplé la voûte céleste, a repéré les positions des objets (des étoiles la plupart du temps, en plus de quelques planètes du système solaire) qu’il voyait les uns par rapports aux autres. Il s’est vite aperçu que tout cela bougeait, qu’il y avait des cycles journaliers, saisonniers, annuels… Son imagination fertile lui a fait établir des liens entre ces observations et leur vie, introduisant rapidement des aspects magiques, divinatoires, légendaires, religieux… D’autant que longtemps, cette voûte céleste portait bien son nom, elle n’avait pas ou peu d’ « épaisseur », tout apparaissait plus ou moins sur le même plan, avec des objets de caractéristiques et de tailles variables (encore que cette variabilité était encore assez limitée à l’époque).

Aristote, au IVe s. av. J.-C. posa le principe du géocentrisme. Ses idées furent redécouvertes vers le XIIe s. et reprises par l’Église et furent intégrées au dogme (je résume peut-être un peu, mais cela revient à ça). Jusque vers la fin du Moyen-Âge, l’astrologie avait assez peu évolué sur le plan scientifique, aucune découverte majeure ne venait contredire les idées aristotéliciennes. Les choses allaient changer avec les idées, les expériences et les théories scientifiques de Copernic, Kepler et Galilée, notamment. Les observations astronomiques, notamment grâce à la lunette et toutes les expériences mises en œuvre, allaient de façon décisive, faire diverger astrologie et la science astronomique. La première resterait avec ses croyances, son extrême pauvreté en terme références scientifiques et qui resteront assez figées durant les siècles suivants. La seconde, véritable discipline scientifique, alliée à la physique allait connaître des progrès scientifiques extraordinaires (gravitation de Newton, relativités d’Einstein…), aidée en cela par les progrès fulgurants des techniques d’observation (télescopes géants, radioastronomie…), voire par de nouvelles sciences naissantes (physique nucléaire, mécanique quantique…).

L’astrologie fait une place primordiale à la notion de constellation, c’est-à-dire à des regroupements apparents d’étoiles qui portent des noms le plus souvent d’animaux ou de créatures plus ou moins mythologiques et auxquelles, pour faire simple, on associe des caractères propres, ces caractères que l’on retrouve dans les signes zodiacaux en fonction des dates de naissances des individus. D’un part, ces constellations n’ont pas une forme bien définie. La constellation du Sagittaire aurait très bien pu s’appeler la constellation du fer à repasser si l’on avait relié les points autrement. Seulement, c’est moins joli. Ensuite, ce qui est presque encore plus risible, c’est que les étoiles qui composent ces constellations ne se trouvent absolument pas sur le même plan, mais peuvent êtres relativement « proches » ou éloignées de plusieurs centaines d’années-lumière ou davantage. L’astrologie a donc encore du mal à tenir compte de la troisième dimension de l’espace et ne parlons pas du temps ! Notons par ailleurs que l’astronomie a abandonné depuis fort longtemps le concept de constellations, celles-ci ne servant aujourd’hui que comme points de repère. A noter aussi que l’astrologie n’a pour ainsi dire pas su faire évoluer, depuis l’Antiquité, la position des constellations au sein de la voûte céleste. Or, insensiblement, celles-ci se sont notablement déplacées et déformées.

L’astrologie va plus loin, puisqu’elle voit des interactions entre les planètes du système solaire (dont elle méconnaît la liste exhaustive) et les constellations. Je dois dire que c’est à mourir de rire quand on entend que « Vénus entre dans la Verseau ». Il faut alors s’imaginer, avec d’autres proportions que Vénus se trouve au bout de mon bras et que les étoiles du Verseau se situent, par exemple entre Paris, Alger, Le Cap ou la Lune !

Immanquablement, la Lune et le Soleil ont une influence sur les forces gravitationnelles et sur l’ensemble des constituants physiques et biologiques de la Terre. Les autres planètes du système solaire, sans doute un peu aussi, bien que là, ça devienne extrêmement ténu, voire négligeable. Enfin, admettons. En revanche, l’influence des étoiles de la Petite Ourse, il ne faut pas pousser. Et même s’il y en avait une, ce ne sont pas les grandes modélisations mathématiques du docteur Élizabeth T e i s s i e r qui vont apporter de l’eau au moulin à tout ce ramassis de fadaises moisies qu’est l’astrologie.

Les horoscopes, me dira-t-on s’avèrent souvent pertinents. Oui, ils sont fort bien rédigés, restent suffisamment vagues pour tout y voir a posteriori ce qu’on a vécu. Des expériences en aveugle ont été menées et ont montré que l’horoscope fonctionnait de la même manière quand le tirage au sort du signe se faisait de façon aléatoire. Alors quoi ? Eh bien, on trouve régulièrement dans les horoscopes, des conseils de prudence que pourraient délivrer n’importe qui. Le reste, c’est du vent, bien évidemment.

Et alors, l’astrologie, ce n’est pas dangereux ? C’était mon sentiment, mais beaucoup d’esprits peu cultivés ou fragiles y croient, se font abuser par des charlatans de tout poil. Certaines personnes, certaines familles, déjà dans la misère se font dépouiller et influencer psychologiquement, avec des effets parfois destructeurs. L’astrologie, comme beaucoup de sciences occultes doit être combattue. Un combat d’arrière garde ? Cela ne sert à rien ? On n’y peut rien ? Un petit peu comme pour les injustices et la misère, il faut baisser les bras ? Oui, on est impuissant. Mais il m’arrive encore parfois de m’indigner, contre l’injustice et la misère, contre plein de choses inadmissibles, et aussi parfois contre l’astrologie et autres fadaises.

Publicité
25 juillet 2009

La vérité sur Pornus

Compte tenu des nombreuses allégations fallacieuses qui ont été portées par l’auteur Karagar dans  son « Mystère d’Oxymoor » contre Pornus, je me devais de rétablir quelques vérités premières. Tout d’abord, il convient de rappeler que l’auteur, sûrement sujet aux vertiges des montagnes qu’il était en train de gravir ou à l’ivresse de l’altitude (ou d’un quelconque autre breuvage indélicat dont il se sera scandaleusement ravitaillé dans la basse vallée du Rhône ou encore sur les contreforts des côtes languedociennes) s’est quelque peu égaré sur les titres nobiliaires de Pornus, puisque celui-ci est bien duc d’Eduenie et de Flandrie, titre primant sur celui de comte d’Augustodunie. Ensuite, chacun aura rectifié de lui-même que le mariage de Koada de Fromulus lui avait fait adopter automatiquement le titre de duchesse qui n’était donc plus simplement marquise.

Mais laissons là ces considérations de titres aristocratiques, pour revenir à certains faits. Le duc Pornus d’Eduenie et de Flandrie, comte d’Augustodunie est un noble et de tous temps, il a tenu à ne vivre que de ses rentes. D’aucune manière il ne se prostituerait. Les revenus de ses terres le mettent hors du besoin, malgré les dépenses somptuaires que son épouse lui fait faire en matière de chocolats, de Draou Mat ou de prêt-à-porter Kaiba, Gomé et autres enseignes chic du duché, sans oublier le dernier accessoire à la mode, le dujarrier pour le repos épaulesque des membres supérieurs. Par conséquent, chacun l’aura compris, un de ses loisirs préférés est la botanique et ses seules activités pornographiques consistent à manipuler les anthères des étamines et les stigmates des pistils afin de créer d’improbables hybrides pour lequel il possède une renommée mondiale dans le domaine de l’agronomie et de l’horticulture. Ses activités l’ont naturellement amené à réaliser des films scientifiques régulièrement récompensés par des prix lors du festival de Carex en Bretaigne. Quant au titre du film « Tournante flamingante », il s’agit bien entendu d’un jeu de mots laids inspiré par Koada ; le sous-titre ne laisse naturellement subsister aucune ambiguïté : « tournée botanique en pays du nord ». Mais bien entendu, le baron Jehan-Marc’hkar d’Oxymoor, fidèle à sa réputation de propos cryptiques, saisit toutes les opportunités pour tenter de ridiculiser Pornus, tant la science de ce dernier l’agace, à force de n’y rien comprendre. Alors le baron, pour se venger, s’est spécialisé dans la culture et l’acclimatation des Grosdosdendrons, genre pour lequel il sait que Pornus n’attache pas beaucoup l’importance. En effet, ce genre de la famille des Ecriacées (et non des Ericacées, le spécialiste de la famille ayant disparu alors que son compagnon, créateur de trop nombreux nouveaux genres lui eut signifié : « assez » alors qu’un second pot de fleurs lui tombait sur la tête, lâché par un des disciples de la gente corvidée de la douairière Torzh), n’était pratiquement pas représenté en Europe occidentale et ne justifie en rien que l’on s’y intéresse. En effet, ces minables arbustes, en dehors des jardins torturés du baron Jehan-Marc’hkar d’Oxymoor, ne participent à aucune mosaïque de végétation ou paysagère et n’apportent strictement rien au fonctionnement écologique des écosystèmes, même semi-naturels. Enfin, la laideur des fleurs de ces innommables arbustes font fuir tous les villageois du comté de Summersex (même les corbeaux de la douairière volent à l’envers pour ne pas voir un tel spectacle). On comprendra donc aisément le peu d’entrain de Pornus à se rendre à Oxymoor.

Quant à la douairière Torzh, elle aussi adepte des Ecriacées, en était à l’écriture de son cent-unième roman. Elle n’avait pas supporté que son centième roman n’obtienne aucun titre littéraire (pensez-vous, c’était la première fois que cela lui arrivait). Son état de déprime et de décrépitude avancé avait fait fuir depuis longtemps ses amis les mouettes et autres goélands ; seuls les corbeaux, corneilles et autres choucas, acceptaient encore de lui servir d’escorte.

28 juin 2009

Essai de début de tournant

Voici une note personnelle, comme je n’en avais pas fait depuis longtemps. Je me répète, mais tant pis, je marque moi aussi cette fin du mois de juin. Il est évident que je ne fête pas ici un quelconque anniversaire, mais je me souviens d’un événement qui a marqué un essai de début de tournant dans ma vie.

Il y a de ça quatre ans, je faisais la rencontre d’un homme (le premier être humain, tous sexes confondus). Il était nettement plus âgé que moi (il avait commencé par me mentir sur son âge). Cette rencontre à mon domicile d’alors faisait suite à de longs mois de fièvre et de souffrance (solitude subitement mal vécue, sentiment, l’âge avançant, de ne jamais trouver l’amour dont je n’avais encore aucune notion). Cependant, j’accueillais cet homme avec une « certaine » confiance (pour ne pas dire de la naïveté), mais aussi une certaine peur. Il avait fait plusieurs centaines de kilomètres pour venir me voir. J’avais parfaitement joué le jeu de mon côté et le type me trouvait une vraie « générosité ». Cette « générosité », c’était celle de celui qui se donne parce qu’il ne s’est jamais donné, parce qu’il tente quelque chose, une première expérience. Evidemment, je n’étais vraiment pas à l’aise. Je naviguais à vue sur une mer inconnue même si je ne méconnaissais pas toutes les tares de celui qui m’accompagnait. Ce vague sentiment de peur est toujours resté, jusqu’à ce qu’il s’en aille deux jours plus tard et plus encore après. Ce sentiment négatif n’était-il pas le signe de l’absence d’amour ? Car malgré cette « générosité », j’ai toujours eu la présence d’esprit de ne jamais dire « je t’aime » ou un truc du genre, parce que bien entendu, ce n’était absolument pas le cas. Malgré ses appels téléphoniques presque enflammés sur mon portable pendant mes 15 jours de vacances bourguignonnes, j’étais de plus en plus mal à l’aise. A mon retour de vacances, me rendant compte des nombreuses zones d’ombre du type, du manque de franchise et de l’absence de sentiments de ma part, j’écrivis un courriel de rupture qui resta sans réponse.

Par la suite, mes pérégrinations internautiques se sont poursuivies de plus belle, ma fièvre s’étant même sans doute renforcée, ne tirant finalement qu’assez peu d’enseignements de cette première expérience. Encore que je n’en sache rien car je n’ai pas fait d’autre rencontre désastreuse, me contentant de rencontres virtuelles pour la plupart inintéressantes.

Après quelques mois à peine (en fait sans doute une éternité), je faisais la rencontre, d’abord virtuelle (après néanmoins une première entrevue joyeusement et salutairement scélérate ;-)), de S. alias Fromfromgirl. Évidemment, ce ne fut pas du tout le même scénario puisque je dois le dire, je suis tombé sous son charme d’abord de façon virtuelle. Je dois vous dire combien je la trouvais extraordinaire avant même de l’avoir vue. Et c’est lors des vacances de Toussaint 2005 qu’elle me dit « je t’aime » par courriel (là-bas, je ne consultais mes messages qu’une fois par jour, bas débit sans abonnement oblige). Je n’eus aucune peine à répondre « je t’aime », tant cela semblait évident, naturel et même sous-entendu depuis plusieurs semaines (le jour où j’avais décidé d’aller la voir).

Et quand je suis allé la voir, c’était avec une vraie confiance, une certitude encore renforcée par les encouragements de Karagar. Et qu’est-il advenu ? Eh bien, nous sommes passés du virtuel au réel. Nous avons été pris dans un tourbillon extraordinaire qui fait que nous vivons tous nos jours en commun depuis bientôt trois ans. Quel bonheur : je l’aime.

10 juin 2009

Réponse à Big Sister

Comme Big Sister KarregWenn nous l’a demandé, je m’exécute. Je précise même que le Grand Inquisiteur s’est efforcé de ne pas mentir.

1 - Si je devais ne garder qu'un livre ce serait : le « Quid ».

2 - Si je devais m'exiler je partirais : en Irlande aussi.

3 - Si je devais changer de métier je serais : ichtyologue.

4 - Si je devais emporter trois objets sur une île lointaine ce serait : une canne à pêche et ses accessoires, un couteau suisse et des hectolitres de Chambertin (dans une énorme caisse comme ça, ça ne fait qu’un objet !).

5 - Si j'allais en prison à perpète j'emporterais : de quoi écrire.

6 - Si je gagnais 250 000 euros j'achèterais : un terrain non constructible dans un milieu naturel.

7 - Si je pouvais me transformer en animal magique ce serait : un oiseau palmipède de la famille des Anatidés ou des Anseridés et qui parle.

8 - Si je pouvais supprimer un jour nul ce serait : celui où je vais mourir.

9 - Mon juron le plus fréquent est : merde ?

10 - Ma couleur de vêtement préférée : aucune idée.

11 - Le mets que je préfère : le cuissot de sanglier.

12 - Les deux défauts que je supporte le plus mal : la méchanceté gratuite et la fausseté.

13 - Ce qui me fait rire le plus : les blagues nulles de ma femme.

14 - Ce que j'aime chez moi : ma capacité au dialogue.

15 - Ce que je déteste : ma lenteur de compréhension et de réaction et ma capacité d’analyse parfois déficiente.

16 - Si je rencontrais un tigre dans la rue : je le croiserai l’air de rien.

17 - Si je rencontrais un pape dans la rue : je lui proposerai (imposerai) de le remplacer.

18 - Les deux odeurs que je préfère : les Lys martagon dans le va*llon de Canada.

19 - Ce dont je ne pourrais me passer : ma femme.

20 - Si ma dernière heure était arrivée : boire un verre de tous les grands crus, y compris ceux dont je n’ai pas eu l’occasion ou les moyens de goûter avant.

1 juin 2009

Champ de bataille

Elle virevoltait au gré du vent. Ce vent du nord, si fort en cette saison, n’inquiétait pas le roi des fanges, lui qui avait vu passer sans sourciller tant de tempêtes depuis tant de décennies. Pourtant, là-bas, de l’autre côté des grandes mouilles, dans le prolongement des prés de la Grande Meuraille, la tempête de l’automne dernier avait eu raison des princes locaux, laissant le champ libre à de nouvelles conquêtes.

Elle virevoltait donc, tourbillonnait, volait. Tantôt elle faisait mine de décliner, de se décider à atterrir, mais les aquilons, dans un regain d’intensité la propulsaient soudainement à des altitudes jamais encore atteintes. Cent fois, elle manqua de se prendre dans les pâtures de la Coiffe au Diable, de se prendre dans les filets tissés par les grandes haies, de s’abîmer dans les eaux de l’Étang aux Moines. Mais par de prompts rétablissements, elle poursuivait sa route aérienne, défiait tout pronostic aérodynamique. Elle prit une altitude inespérée et passa le crêt du Galibard. Puis, se voyant comme soudain privée de son carburant dont elle s’était gavée jusque là, elle crut que ses ailes s’étaient brisées. Lentement, mais sûrement, elle perdit de l’altitude, espérant toujours le secours inespéré d’un soubresaut éolien. Rien n’y fit, le vent s’était anéanti derrière la crête et seule sa vitesse initiale lui permettait d’ajuster sa trajectoire, jusqu’à son dernier souffle.

Elle, d’essence anémochore, avait été taillée pour la course éolienne, et cela faisait des centaines de milliers, des millions d’années qu’il en était ainsi. Elle qui, génétiquement, avait été programmée pour être une pionnière, une exploratrice, une conquérante de nouveaux espaces, de terres inconnues, parfois hostiles, de contrées inhospitalières. Mais quel succès cependant. Non pas le succès de cette pauvre petite propagule, de cette insignifiante diaspore, mais la réussite de dizaines de milliers d’entre elles. Quelle était la probabilité pour qu’elle échoue ici dans ce formidable chablis ? Infinitésimale. Rares étaient ses consoeurs à avoir eu cette chance. La plupart avaient ridiculement fait un saut de puce aux pieds de leurs parents : une honte pour des conquérantes au long cours. Les autres, emportées dans l’onde de la rivière qui les avait vu naître, précipitées dans la forêt sombre où les hêtres ne toléraient aucune forme de vie à part la leur, empêtrées dans les chaumes et le feuillage d’une moliniaie, leur interdisant pour toujours d’atteindre la terre promise.

Elle, c’était cette graine dans ce fruit ailé du bouleau verruqueux.

Elles étaient bien quand même quelques centaines à avoir élu domicile dans cette trouée. Mais à présent, l’automne était proche, il convenait de se préserver de cette faune fouisseuse du sol, de l’appétit de quelque granivore affamé. Et survivre. Survivre aux chutes des fougères aigle fragilisées par les premières gelées, aux coups de boutoirs de la compagnie de sangliers. Et résister. Résister au froid, au gel hurlant, à la neige cinglante.

Combien allaient tenir le coup ? Fort peu. Mais peu importe, aux premières lueurs du printemps, toutes mettaient tout en œuvre pour germer, se développer, s’ancrer dans la terre nourricière pourtant si pauvre. Rien n’était pourtant désormais en mesure de mettre la plantule à l’abri de quelque prédateur.

La plantule se développa néanmoins, à une vitesse folle. Pour elle, c’était une effroyable course contre la montre qu’elle ne gagnait pas toujours contre les fougères aigle, ces vulgaires herbes monopolistes et taillées pour la croissance printanière. Ces dernières pouvaient effectivement s’assimiler à une redoutable arme de destruction massive parmi les jeunes « brosses » de bouleaux. Mais elle connut aussi quelques alliés. Parmi eux, les genêts à balais. Certes ces derniers pouvaient dans leurs jeunes années s’avérer être de rudes concurrents, mais en définitive, ces cousins pionniers se révélaient être des amis en livrant bataille contre les fougères, mais aussi en contribuant à enrichir le sol.

D’année en année, le bouleau prit de l’ampleur. Voici qu’il faisait maintenant quelques mètres de hauteur. Il était presque venu à bout de tous ses adversaires. Seuls quelques trembles se pavanaient encore çà et là. Mais une autre menace se profilait : celle de la concurrence avec ses congénères. Heureusement, sa graine avait eu la bonne idée d’arriver là dès la première année après le chablis. Or, dans de telles circonstances, une année de plus peut fournir des avantages considérables, ceux d’une taille légèrement supérieure, d’un feuillage plus haut et plus dense. C’est la loi de la boulaie, c’est le plus fort qui gagne. Et il triompha. Non, il ne mit pas à mort directement ses collègues spécifiques, mais il leur livra une guerre d’usure : la guerre photosynthétique d’abord, mais aussi la guerre de l’eau et des nutriments puisés dans le sol. Les autres végétèrent, déclinèrent, s’étiolèrent. Lui, par dessus les perdants, put étaler sa canopée fuselée.

Pendant que se livraient ces différentes batailles pour le ciel, la terre et l’eau, un intrus était apparu. Tel un coucou, il avait profité de la chaleur de la niche établie par ses prédécesseurs. Non, il n’était pas un parasite, mais en bon post-pionnier, il s’était installé à la faveur d’un bon humus enrichi par la litière issue du feuillage des bouleaux et avait pris en dessert les composés organo-minéraux de décomposition de strate herbacée vernale. De plus, loin d’y voir une gêne excessive, il s’était fort bien accommodé d’un léger couvert protecteur. Oh, il n’avait pas investi dans une forte croissance verticale, il n’était pas pressé. Il se contentait d’assurer ses arrières, misant sur la robustesse de son jeune tronc.

Les bouleaux atteignaient désormais des sommets que personne n’osait contester. Des charmes avaient bien essayé de leur disputer cette suprématie, mais rien ne semblait désormais être en mesure de livrer bataille. Du haut de leur vingtaine de mètres, ils étaient déjà devenus de prolifiques reproducteurs. Mais en sous-bois, la révolte silencieuse sourdait. L’armée de l’ombre était constituée, dans les lieux les plus humides, par les frênes et sur les buttes ressuyées, par les chênes bientôt secondés par les hêtres.

Mais en attendant, la vie était belle et insouciante pour la gente boulesque. On disséminait à tout vent, on enchantait le voisinage par les douces ondulations de ses rameaux, on en mettait plein la vue avec son feuillage doré automnal. Même l’hiver, on se payait le luxe de rendre ses voisins jaloux grâce à sa belle écorce blanche. Certes cette dernière finissait bien par se crevasser, mais Maître Bouleau n’en gagnait que plus de maturité, de charme…

Mais une telle impudence se paye. Les acteurs de l’ombre, arrivés eux en petits nombre, avaient livrés moins de batailles et étaient frais pour en découdre. Les jusqu’ici dominés avaient accumulés leurs forces sous la canopée boulesque. Ils ne rêvaient que d’affronter les hautes tiges. Ils avaient d’ailleurs fourbi leurs meilleures armes, à commencer par tout un arsenal chimique. Car oui, certains d’entre-eux avaient inventé le phytocide avant l’heure et avaient décidé de s’en servir même contre eux-mêmes s’il le fallait. Ceux-là même qui avaient décidé de croître en paix et en silence, trouvant alors enfin la lumière, se mirent à déployer leur canopée avec frénésie et délectation. Leurs branches d’abord ténues devinrent vite charpentières. Ils occupèrent l’espace interboulesque, rien ne devant leur échapper. Les bouleaux, quant à eux, étaient incapables de mener bataille grâce à l’aide de leur progéniture pourtant abondante, car il faisait désormais trop nuit en sous-bois. Maîtres Fraxinus, Quercus et Fagus, eux ne s’inquiétaient même pas encore de leur descendance, de toute façon, ce n’était pas urgent. Ils préfèraient opter pour l’accumulation de bois, toujours plus de bois.

Les bouleaux vieillissaient. Si comme le roseau le vent les faisait bien plier, ils leur arrivaient aussi de si bien plier que d’être incapable de se redresser tels des vieillards fourbus. Et bien sûr, une bonne bourrasque pouvait les mettre définitivement à terre. Cependant, les plus solides résistaient, mais ils furent vite rejoints et dépassés par ceux qu’ils avaient longtemps dominés. La vie est injuste. Aucune gratitude, aucune reconnaissance de ceux qu’ils avaient si bien abrités. Affaiblis, les bouleaux finirent par être victimes des pires humiliations : attaques de champignons en tous genres, agressions multiples d’insectes xylophages. Même les oiseaux s’y mirent en allant creuser des cavités dans le bois tendre. C’en était fini de la boulaie. Les frênaie, chênaie et hêtraie pouvaient maintenant prendre le relais pour triompher et régner sans partage.

Maître Cornus, qui n’en était pas à sa première prospection, vint à passer par là. Il dit à son compagnon : « Tu vois ce bouleau, c’est le plus grand et le plus vieux de la forêt. Je le connais depuis tout gamin quand mes parents m’emmenaient dans le bois, et il n’a pas changé. Mais que suis-je face à lui ? Une improbable brindille comme il aime à s’en délester de temps en temps. ». L’autre ne sut que répondre, puis se reprenant : « Mais tu es peut-être une brindille un brin intelligente, un brin raisonnable. Cette brindille qui dira que la forêt, ce n’est pas une vulgaire plantation d’arbres ». Et Maître Cornus ajouta : « Une forêt, c’est un champ de bataille écosystémique qui ne doit pas devenir un champ de bataille au seul bénéfice des hommes. Ou alors si, au bénéfice de l’homme dans le cadre d’une gestion équilibrée ne remettant pas en cause les grands édifices et les cycles biologiques que l’on croit trop souvent immuables. Oui à l’exploitation forestière, mais non aux plantations anarchiques, non à la destruction des sols et des espaces fragiles. Il ne serait pourtant pas si difficile que ça que d’arrêter de faire n’importe quoi. ». L’autre, incrédule ajouta : « Cela t’est facile de dire ça toi qui ne travaille pas à la campagne, qui ne vit pas de la terre, toi qui te chauffe au gaz de ville et qui achète tes meubles en bois exotique au supermarché ». Maître Cornus ne fut point surpris par cette réaction : « Tu vois, ce bouleau, mon arrière grand-père en aurait fait des sabots, mon père en aurait fait du bois de chauffage. Eh bien moi, sais-tu ce que j’en ferais ? Je le laisserai mourir de sa belle mort. ».

 

Publicité
11 mai 2009

Livraison en 25 points

Je succombe à l’exercice. Inutile de dire que tout le monde n'aurait pas pu me demander de me livrer à tel exercice imposé. Ceci dit, KarregWenn, je me vengerai !

1 – Je suis à la fois une personne apte à une certaine retenue, une certaine modestie dans le ton et les propos. Mais, souvent par jeu lorsque les conditions s’y prêtent et si les interlocuteurs sont dans un certain état d’esprit et suffisamment combatifs, je peux rapidement me laisser entraîner dans des joutes verbales péremptoires qui peuvent parfois dériver vers la mauvaise foi caractérisée. Dans de telles circonstances – rares – je peux être amené à vouloir écraser l’autre verbalement et quelques minutes après en rigoler sans la moindre rancœur.

2 – J’aurais voulu être technicien en pisciculture. J’adore les poissons (pas que sur le plan gustatif), avec un faible plus prononcé pour les Salmonidés (Truites, Saumons, Ombles, Ombre commun…).

3 – J’aime l’eau, les plans d’eau, les cours d’eau. J’ai fini par en faire mon métier, avant même que la botanique me tombe dessus presque malgré moi. J’ai concilié les deux dans le cadre de ma thèse.

4 – Je n’aime pas les grandes plages de sable, sauf si elles sont végétalisées et en bord de Loire.

5 – Je n’aime pas trop le désordre chez les autres mais je m’en accommode fort bien sur mes bureaux. Parfois, il y a de grandes campagnes de rangement, mais dont les effets ne durent pas.

6 – J’ai vraiment fumé l’équivalent d’une cigarette dans ma vie, mais après en avoir essayé 3-4 sortes ainsi qu’un cigare dont le principal attrait était sa grande boîte métallique dans laquelle j’ai mis mes leurres pour la pêche au brochet.

7 – Je suis devenu très sensible du dos. Il m’est arrivé de vouloir changer de sommier et de matelas de façon urgente.

8 – Je possède toute une panoplie d’expressions ou de formules toutes faites plus ou moins françaises d’origine paternelle.

9 – Je n’ai mis les pieds dans une discothèque ou une boîte de nuit qu’une seule fois et durant moins d’une heure. J’avais 15 ans et j’avais horreur de ça et je crois que cela n’a pas changé depuis.

10 – Je n’ai jamais aimé aucune musique que mes camarades de classe écoutaient. A part quelques « bricoles », je n’y connais rien en musique et cela ne me dérange pas en fin de compte.

11 – J’ai parfois des envies de meurtre vis-à-vis de certaines ordures politiques ou autres.

12 – Mon plus grand bonheur : avoir rencontré ma chère S. et l’avoir épousée.

13 – Mon plus grand succès : la mention à ma thèse de doctorat.

14 – Parmi mes plus grands soulagements : avoir été sélectionné par le jury lors de mon embauche et lors de mon avancement.

15 – Je suis une vraie tête de mule. Je suis capable d’avoir d’abominables colères ou de ne pas accepter les décisions des autres. Et pourtant, mes emportements portent souvent sur des choses qui sont bien dérisoires, mais je ne peux pas m’en empêcher. Dans de tels cas, je suis capable des plus grands excès. A ce titre, je ressemble, dit-on, à mon grand-père maternel.

16 – J’ai beaucoup de mal à exprimer mon mécontentement du travail des autres. Ceci dit, j’y arrive quand même sans que cela provoque de réaction violente dans la plupart des cas.

17 – Il m’est arrivé plein de fois d’avoir de très bonnes idées en allant aux WC.

18 – Je pense au blog quand je prends des photos.

19 – J’aimerais avoir une belle voix grave bien posée, une excellente élocution avec un vocabulaire soutenu.

20 – Des fois dans des réunions avec des élus (voire certains techniciens), j’aurais envie de leur dire leurs incompétence, courte vue, inculture, stupidité et de les claquer et de partir dans un grand fracas.

21 – J’ai horreur que l’on fasse des plaisanteries sur le physique (taille, poids, voix, autre particularité) des gens que je connais. En revanche, dire que Sarko est un nain ne me dérange nullement.

22 – Je n’aime pas les blagues sexistes ou les blagues « grasses » du même tonneau.

23 – En définitive, je ne suis pas trop difficile à vivre.

24 – J’aime à peu près manger de tout, à l’exception notable de la tête de veau.

25 – Je m’adapte à pas mal de choses, même au Bordeaux.

Et moi, parce que je suis bon prince (logique pour un roi), je ne désigne aucune autre victime !

8 mai 2009

Le vélo et moi

Plusieurs récits amis faisant référence à l’usage du vélo me poussent à évoquer l’expérience que j’ai eue avec les vélos et particulièrement d’un accident.

Comme beaucoup de gamins, j’ai eu un vélo assez tôt. Je me souviens que mon premier vélo était de couleur vert-bleu pliant et qui fut équipé au départ de roulettes à l’arrière. Rien de plus banal. Il était de la marque Roger Rivière, un ancien cycliste.

Après, j’ai eu un vélo « mi-course » orange, de marque Saint-Étienne Cycles, autre marque a priori disparue.

Enfin, alors que j’avais 15-16 ans, mes parents m’achetèrent un vrai vélo de course assez haut de gamme de la même marque. Il était bleu ciel et avait un cadre allégé et un pédalier en alliage d’aluminium. Bref, une merveille.

Mes parents voulaient que je profite de l’été pour me perfectionner en natation, notamment au crawl. La piscine, en plein air, se situait à environ 6 km de la maison et c’est avec mon vélo tout neuf que je m’y rendais. Je passais par des petites routes parallèles à l’autoroute et malgré les côtes, je ne mettais pas 107 ans pour arriver (les rendez-vous avec le maître nageur devaient avoir lieu sur le coup de 10h00 ou 10h30).

Cela devait bien faire une petite quinzaine de jours que j’allais faire mes exercices quotidiens (sauf le week-end) et je crois que je commençais à augmenter l’efficacité de ma nage. Je dois néanmoins avouer que je n’aimais pas vraiment cette nage, ni cette nécessité de mettre la tête sous l’eau et de « buller ». Ce jour, au retour à la maison, je devais être bien fatigué par la séance. Au détour d’un virage, à peine le temps de réaliser, je me retrouve à heurter de plein fouet et de front une voiture, contre le pare-choc et le pare-brise. J’ai volé par dessus la voiture et j’ai fait un roulé-boulé à l’arrière. Ni une ni deux, je suis encore en vie, alors je me mets à courir comme un dératé, sans doute aussi pour conjurer la douleur qui n’est pas encore vraiment arrivée. La conductrice, une jeune magrébine sort de l’hôpital (elle a un pansement au pied). Me voyant courir et ne comprenant pas tout, elle est persuadée que je tentais de fuir. Elle, n’est préoccupée que par le fait que sa voiture est abîmée : mon tibia cabossé son pare-chocs et mon front a fait voler en éclat son pare-brise. Alors qu’elle me ramène chez moi, elle ne cesse de pester et de m’engueuler, comme si ce n’était pas moi qui me trouvait dans le plus mauvais état. Le fait que j’étais un peu frappé d’amnésie et que je ne savais pas exactement comment l’accident s’était passé, c’est sur moi qu’ont reposé les torts, mais vu avec un peu de recul, les torts étaient au moins partagés. Mon père, alerté par ma mère, m’emmène aux urgences. Alors qu’on craignait une facture, je n’ai rien de cassé, mais un épouvantable hématome à la jambe qui me fera terriblement mal pendant un bon mois.

Mon vélo, qui était resté sur le champ de bataille, avait disparu quand mon père avait voulu le récupérer quelques heures à peine après. Il ne devait avoir qu’une roue détruite et la fourche abîmée… A la suite de cet événement, je n’ai pas voulu remonter sur un vélo. J’étais trop traumatisé par l’image de cette voiture qui surgissait de nulle part et qui venait me percuter.

Je ne suis remonté sur un vélo que 7 ans après, un ancien vélo avec lequel je suis allé me balader en forêt. Je lui ai fait subir les plus grandes atrocités. En 1999, je me suis acheté un VTT, toujours pour aller faire des balades dans les chemins forestiers. Je dois dire que je ne me sens toujours pas à l’aise d’aller sur des routes circulantes avec un vélo.

Autrement, concernant le cyclisme, avant je suivais régulièrement le tour de France, mais par dégoût depuis le grand déballage du dopage il y a maintenant une dizaine d’années, je m’en suis pas mal détourné.

Voilà, cela fait peu ou prou ma 400ème note sur ce blog. Trois ans et un mois après son commencement, j’ignorais que j’en serais là aujourd’hui. Je le savais déjà, mais qu’est-ce que je suis bavard !

19 avril 2009

Premier inventaire du jardin

Voici l’inventaire des plantes de notre jardin, pas complètement exhaustif et pas du tout exempt d’erreurs ou d’imprécisions.

Pour un homme habitué à une certaine rigueur, à une systématique et à une nomenclature claire, il est parfois délicat de se retrouver dans ce maquis des plantes cultivées. Pour diverses raisons, les noms scientifiques ne figurent pas systématiquement sur les emballages des marchands. Et même lorsqu’ils y figurent, c’est toujours de façon tronquée : soit il n’y a que le nom de genre, soit le nom de genre et d’espèces sont anciens et ne correspondent plus à la nomenclature botanique* depuis longtemps, soit il manque les autorités. Au sujet des variétés, cultivars et des hybrides, c’est aussi le flou artistique le plus total. Pour les espèces indigènes de la flore ou plus ou moins spontanées de France, on arrive à s’en sortir. Mais pour les autres, c’est assez catastrophique. L’internet regorge de sites vendeurs de plantes ou de jardinage ou encore de passionnés de plantes, mais rares sont ceux qui indiquent avec précision les noms scientifiques complets des plantes (c’est-à-dire avec l’autorité).

Certes, on ne se procure pas des plantes pour leur nom (encore que cela pourrait se discuter), mais bien pour leurs caractéristiques. Et justement, c’est là où les étiquettes plus rigoureuses pourraient nous aider. Parfois, je constate la très grande inculture des vendeurs qui ne savent pas ce qu’ils vendent, voire des producteurs qui vendent une sous-espèce ou une variété pour une autre, y compris au niveau de sociétés ayant pignon sur rue. Je pense en particulier à certains semenciers de gazons qui ne fournissent pas toujours les taxons demandés (parfois sciemment). Or cette attitude peut avoir des conséquences fâcheuses dans les milieux naturels (risques de pollutions génétiques, pertes de naturalité de certaines végétations « sauvages »).

On peut aussi s’interroger sur le professionnalisme très incertain de beaucoup de bureaux d’études paysagistes. S’ils semblent bien connaître les plantes ornementales (encore que je n’ai pas vérifié), une grande majorité d’entre eux ne connaît rien de la flore sauvage. Et dans des projets de végétalisation ou de restauration de milieux naturels qui passent entre mes mains, la quasi totalité des listes d’espèces qu’ils proposent sont entachées d’erreurs (plantes non indigènes ou non adaptées aux milieux alors que les cahiers des charges stipulent de respecter l’indigénat, la naturalité, l’origine locale des taxons, plants et semences).

Il semblerait que j’ai quelque peu dérivé. Revenons à l’essentiel.

*Je précise que je ne connais pas le code de nomenclature des plantes cultivées (il diffère un peu de celui des plantes sauvages).

 

Plantes herbacées ornementales (en place ou à venir)

Achillea tomentosa L. (Achillée tomenteuse)

Agrostemma githago L. (Nielle des blés)

Aquilegia alpina L. (Ancolie des Alpes) [hybride]

Aquilegia chrysantha Gray ‘Yellow queen’ (Ancolie à fleurs dorées)

Begonia sp. (Bégonia)

Campanula carpatica Jacq. (Campanule des Carpates) [forme bleue]

Centaurea cyanus L. (Bleuet) [variété à fleurs doubles]

Conopodium majus (Gouan) Loret (Conopode dénudé)

Cosmos bipinnatus Cav. (Cosmos)

Crocus L. (Crocus) [deux variétés dont une jaune]

Delphinium sp. dont Delphinium hybride Pacific ‘Black Knight’

Dianthus sp. plur. (Œillets) : deux espèces

Digitalis purpurea L. ‘Excelsior’ (Digitale pourpre)

Geranium sanguineum L. (Géranium sanguin)

Helleborus niger L. (Hellébore noir, Rose de Noël) [deux variétés]

Hyacinthus L. (Jacinthes) [formes blanche, rose pâle, rose foncé, mauve clair, mauve foncé]

Ipomoea purpurea (L.) Roth. (Volubilis)

Leontopodium alpinum Cass. (Edelweiss)

Lilium sp plur. (Lis) : dont Lilium martagon L. (Lys martagon), « Lilium orientalis » (Lys oriental),  « Lilium regale » (Lys royal)

Lobelia cf. erinus L. (Lobélile érine)

Malva moschata L. ‘alba’ (Mauve musquée blanche)

Paeonia sp. (Pivoines) : deux espèces dont une arbustive

Papaver rhoeas L. (Pavot coquelicot)

Pelargonium zonale (L.) Aiton (Géranium zonale),

Primula veris L. (Coucou)

Pulsatilla vulgaris Miller (Anémone pulsatille)

Silene chalcedonica (L.) E.H.L.Krause (Croix de Jérusalem)

Trollius europaeus L. ‘Golden Yellow’ (Trolle d’Europe)

Tulipa greigii Regel [cultivar inconnu : Tulipe à fleurs rouge uni avec feuilles réticulées=

Tulipa sp. [cultivar inconnu : Tulipe de grande taille à fleurs blanc crème]

Tulipa sp. [cultivar inconnu : Tulipe de grande taille à fleurs orange]

Tulipa sp. [cultivar inconnu : Tulipe de petite taille à fleurs jaune pâle]

Tulipa sp. [cultivar inconnu : Tulipe de taille moyenne à fleurs roses]

Viola sp. (Pensée)

Veronica spicata L. type et ‘Erika’(Véronique en épis)

Zantedeschia aethiopica (L.) Spreng. (Arum blanc)

Plantes ligneuses ornementales

Buxus sempervirens L. (Buis)

Camellia japonica L. (Camélia du Japon)

Clematis sp. (Clématite)

Pieris sp. (Pieris)

Prunus avium L. (Merisier) greffé en Cerisier ‘Burlat’

Rhododendron degronianum Carrière subsp. yakushimanum (Nakai) H. Hara (Rhododendron de Yakushima) [en réalité un hybride « Atchoum » ou « Sneezy » à fleurs roses]

Rosa sp. ‘André le Nôtre’ (Rosier grimpant fleurs rose clair, parfumé)

Rosa sp. ‘Botero’ (Rosier à grandes fleurs rouges, parfumé)

Rosa sp. ‘Michel Serrault’ (Rosier à grandes fleurs groupées bicolores jaune et rose)

Rosa sp. ‘Papa Meilland’ (Rosier grimpant fleurs rouges, parfumé)

Rosa sp. ‘Pierre Tchernia’ (Rosier à grandes fleurs bicolores blanc et rose clair)

Thuja cf. occidentalis L. (Thuya occidental)

Plantes potagères et aromatiques

Allium schoenoprasum L. (Civette, Ciboulette)

Artemisia absinthium L. (Armoise absinthe)

Artemisia dracunculus L. (Estragon)

Melissa officinalis L. (Mélisse officinale)

Ocimum basilicum L. ‘grand vert’ (Basilic)

Petroselinum crispum (Mill.) Nyman ex A.W.Hill (Persil cultivé)

Rosmarinus officinalis L. ‘Prostratus’ (Romarin officinal prostré)

Salvia officinalis L. (Sauge officinale)

Thymus ×citriodorus (Pers.) Schreb. ex Schweigg. & Körte (Thym citron)

Thymus faustini (Thym faustini)

Raphanus sativus L. (Radis)

Lactuca sativa L. (Laitue batavia [plusieurs variétés])

Coriandrum sativum L. (Coriandre)

1 avril 2009

Poisson d'avril

Je risque de décevoir mes lecteurs et commentateurs, mais ma note précédente « Nouvelle sous-espèce » n’était qu’un poisson d’avril.

Certes, il y a du vrai là-dedans :

Curieusement n’y a pas de Carex ligerica Gay (Laîche de la Loire) entre la Loire et la Belgique et Gay est bien l’auteur de l’espèce.

La première photo est bien une photo de Carex ligerica.

Pour le reste, beaucoup des explications données sont souvent plausibles sur le plan scientifique mais sont imaginaires (à moins qu’il ne s’agisse d’un fantasme).

Carex ligerica ne pousse pas sur les grèves de la Loire mais dans des pelouses sèches rarement inondées.

Il y a bien du Carex arenaria L. (Laîche des sables) au bord de la Seine et pas de Carex ligerica dont aucune sous-espèce n’est signalée à ce jour. En revanche, il y a bien un problème taxinomique entre ces deux espèces ainsi qu’avec Carex praecox Schreber (Laîche de Schreber) et Carex reichenbachii Bonnet (Laîche de Reichenbach).

La seconde photo ne représente pas du tout une feuille de Carex, mais une feuille pauvrement photographiée par mes soins de Festuca longifolia Thuill. (Fétuque à longues feuilles).

Voilà, je ne pensais pas que mes lecteurs attentifs tomberaient dans le panneau (à moins qu’ils me fassent marcher) d’autant que je pensais que le coup du nom de pseudo ou de blog pour un nom de sous-espèce était gros. Non, je ne suis pas taxinomiste et ce n’est pas ce genre de chose que je publie dans les revues botaniques. En revanche, ce n’est pas dit que cela ne pourra pas arriver un jour.

29 mars 2009

Les curés et moi

Ma première véritable rencontre avec un curé remonte à mes premières années de catéchisme lorsque j’allais à l’école primaire publique. La séance de « caté » avait lieu les mardis soirs après la classe. Cela se trouvait à moins de 200 mètres de l’école. Il fallait passer devant l’entrée occidentale de l’église Notre-Dame (édifice de la première moitié du XIXe s.), puis accéder au deuxième étage d’un bâtiment très sombre (presque noir, comme beaucoup de bâtiments de cette ville dans les années 1970). Les premiers temps, je me souviens que c’était des mères de famille qui faisait le « caté », sous forme de jeux ou d’activités manuelles diverses (je n’en ai pas de souvenir précis). L’année suivante, ce fut un prêtre qui officia (en fait le seul, le plus âgé – à cette époque, il y avait encore pas mal de prêtres affectés à une seule église). J’ignore si cet homme est encore de ce monde, mais c’est fort peu probable compte tenu de son âge déjà subcanonique à l’époque. Il portait le nom, au moins phonétiquement parlant, de la principale gare de Lyon. Il ne cessait guère de ronchonner, de s’énerver après les gamins qui n’en faisaient qu’à leur tête quand il expliquait quelque chose. Il rouspétait aussi régulièrement contre ceux qui n’avaient rien appris ou retenu de la séance de la semaine précédente. Moi, à cette époque, j’étais sage comme une image, mais je ne faisais pas non plus un quelconque effort pour apprendre quoi que ce soit, mais je restais néanmoins à l’abri de la moindre critique. Un jour, pour une raison que j’ai oubliée, ma grand-mère paternelle m’accompagna et assista à la séance de « caté ». A la fin de la leçon, le curé eut droit à une critique définitive : « Vous ne leur apprenez rien. Ce n’était pas comme ça de mon temps ». Le curé, qui n’était pourtant pas bien dans le coup n’était pas en tort (j’ignore comment il se justifia). Je n’ose pas penser ce que ma grand-mère aurait dit si elle avait eu en face d’elle un curé moderne. Elle ne mettait presque jamais les pieds à l’église. Elle était pourtant présumée croyante, mais avait été exclue par les curés de son diocèse d’origine après son divorce (avant la guerre). Bien des années après, mon père fut lui-même exclu du « caté » compte tenu des épouvantables antécédents de sa mère, certes remariée à un « crypto-communiste vaguement anticlérical ». Seulement, dans les années 1970, ma grand-mère était à 200 km des lieux de sa jeunesse, l’eau avait coulé sous les ponts depuis la fin de la guerre, Vatican II était passé par là et les curés étaient tous nouveaux, forcément.

De ce curé, je me souviens aussi des chants que nous répétions et ses énervements à ce sujet. Il me faisait rire quand il chantait, car il prenait un accent particulier et avait des façons très stéréotypées. A cette époque, je ne savais pas particulièrement chanter ; le chant m’agaçait profondément (comme l’ensemble des simagrées que l’on faisait à l’église d’ailleurs). J’ignore si je sais chanter, mais une chose est sûre, j’ai une sainte horreur qu’on m’oblige à chanter un truc que je n’ai pas choisi. J’ignore comment cela est arrivé, mais j’ai cette chance incroyable qu’à l’école on ne m’ait pas demandé d’apprendre des chansons (à l’armée, à part la Marseillaise, j’ai pu aussi esquiver). Quand je vois qu’à l’heure actuelle, S. fait apprendre des tonnes de chansons à ses élèves, ça me rend fou.

En tout état de cause, c’est sous la conduite de ce prêtre que j’ai « passé » ma première communion, un peu plus tard que la moyenne, en mai 1981 ! Dans ma ville, c’est cette communion qui était la plus importante. Dès lors, les rangs des jeunes qui allaient au « caté » s’éclaircissaient assez largement. En effet, les parents pensaient que la première communion passée, la messe était dite. Parce que bien sûr, la première communion, c’était très important pour les petits bourgeois qui souvent avaient autant de religion qu’une mante. Il ne faudrait pas croire que j’ai cru un seul instant en l’existence d’un quelconque dieu, j’ai simplement fait comme beaucoup : j’ai fait semblant d’y croire. A cette époque, mes parents, singulièrement ma mère, m’a demandé de poursuivre cette expérience. Comme j’étais obéissant, je m’étais exécuté. Dès lors, le « caté » avait lieu le mercredi matin dans un local près d’une église en préfabriqué (aujourd’hui heureusement disparue). Le prêtre était beaucoup plus jeune : sympa mais pas passionnant. Des activités, je ne me souviens que des travaux manuels. Il faut néanmoins souligner que cela n’allait pas beaucoup plus loin. J’ai dû aller là pendant deux ans. Parfois, j’« oubliais » d’y aller, préférant d’autres activités solitaires à la maison (mes parents travaillaient). Voyant que je « végétais », je fus mis au « caté » près de la seconde plus importante église de la ville. Là, officiait un curé ayant la quarantaine bien sonnée, mais beaucoup plus dynamique et moderne que le précédent. Les séances avaient lieu le samedi après-midi. Je me souviens que le curé nous avait montré deux vidéos qui sont restées très importantes pour moi : une sur Martin Luther King et une sur Gandhi, deux personnes dont je n’avais pas encore entendu parler à l’époque. C’est avec ce curé que j’ai « passé »  ma confirmation. A l’issue d’une séance préparatoire à cette dernière (sorte de retraite de réflexion d’une journée), le curé affirma, chose incroyable, qu’on n’était absolument pas obligé d’aller à la messe pour vivre sa foi en Dieu. Cette sentence ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd : j’en fis ma maxime. Je me plus à le répéter à ma mère. Après la confirmation, cela me donna en quelque sorte l’autorisation de ne plus aller à la messe avec ma mère. Jusque là, je ne ratais jamais l’office du samedi soir ou du dimanche matin. Même lorsque j’allais à la pêche le dimanche de bonne heure, il fallait rentrer pour ne pas rater la séance de 10 h ou 11 h, et même pendant les grandes vacances. Je ne me souviens plus de l’année (1985-86 ?), j’ai donc convaincu ma mère de ne plus aller à l’église. Elle commença à y aller moins souvent, sans doute parce qu’elle travaillait un week-end sur deux et que lorsqu’elle était libre, elle voulait se reposer. Jusqu’au jour où elle a arrêté complètement d’aller à la messe, sauf pour les fêtes carillonnées, puis plus du tout. Pourquoi ? Parce que je n’étais plus là pour l’« obliger », parce qu’elle avait enfin pris conscience qu’elle ne croyait que par habitude (elle avait été conditionnée de tout temps), parce que je l’aidais à lui montrer les incohérences et les inconsistances du catholicisme.

De mon côté, probablement en réaction avec ce que j’avais vécu précédemment (c’est peut-être ça au fond une des facettes essentielles de ma crise de l’adolescence dont je ne suis peut-être pas totalement sorti), j’ai muté en un improbable individu anticlérical inculte. Car, évidemment, en dehors de deux ou trois idées pas trop idiotes que j’aurais pu capter aisément ailleurs, le « caté » ne m’a rigoureusement rien appris et m’a fait perdre mon temps (sauf pour Martin Luther King et Gandhi). J’aurais pu perdre mon temps à autre chose, mais on aurait pu aussi m’enseigner l’histoire des religions, ce que l’école n’a pas fait non plus. Il paraît que cela se fait maintenant, mais dit-on, bien mal, y compris dans les manuels qui restent empreints de beaucoup de religiosités cryptées.

Bien loin d’être un érudit de la question, je me suis quand même un peu documenté, parfois volontairement, parfois inconsciemment sur les questions de la religion. Mes lacunes restent énormes, mais je pense en savoir plus que le « Français moyen » (cela n’est certes pas bien difficile). Il n’en demeure pas moins qu’au fil du temps, mes pensées et mon discours se sont largement assagis.

Durant cette période, je n’ai pas rencontré de religieux jusqu’au jour où, encore stagiaire ou en CDD à Orléans, j’ai eu pour collègue (un peu plus âgé que moi), un ingénieur hydraulicien qui avait repris ses études après avoir séjourné dans un pays africain francophone en tant qu’« apprenti moine ». Au moment de prononcer ses vœux, il avait finalement renoncé et était revenu en France. C’était une personne qui vivait assez modestement et était d’une compagnie agréable. Il ne faisait pas état de ses idées politiques, mais je me souviens de sa déception le soir où on avait appris la victoire de la gauche plurielle en 1997. Inutile de dire que je ne partageais pas ses visions politiques et religieuses et il le savait. Nous nous sommes acceptés tels que nous étions et une réelle amitié était née entre nous. Depuis, nous nous sommes perdus de vue.

Peu de temps après, j’ai fait la connaissance d’un chanoine (du chanoine) d’Autun, connu comme le loup blanc et dont j’ai eu l’occasion de parler ici. Il est malheureusement décédé l’été dernier. Je l’ai connu d’abord à travers un de ses ouvrages historiques, puis à l’occasion du mariage d’un ami. Ma plus longue conversation avec lui se fit à l’occasion d’un repas consécutif à une messe de quarantaine après le décès d’un ami. J’avais donc eu l’occasion de converser avec lui pendant plusieurs heures. Je crois que la chose est connue, mais il me rapporta que dans son enfance, l’évêque passa à la maison. Les enfants tous alignés, ce fut lui qui fut désigné pour devenir curé. Il a donc obéi à ses parents, car à l’époque « on obéissait à ses parents ». Il m’a aussi rapporté une phrase que je n’ai pas eu l’occasion de lire dans les biographies et les nécrologies : « si c’était à refaire aujourd’hui, je serais anticlérical ». Je précise que ce chanoine ignorait tout de mon degré de religiosité. Il était extrêmement critique vis-à-vis de l’orthodoxie excessive des évêques et des curés qu’il a parfois côtoyés et qui ont aussi essayé de lui mettre des bâtons dans les roues. Je ne doute pas de ce qu’il aurait pensé (et sans doute dit en privé) au sujet des dernières « frasques » de Ratzy. La dernière fois que je l’ai vu, il hantait « sa » cathédrale en civil alors que l’office du dimanche matin n’était pas terminé.

A l’automne 2004, je reçois un colis alors que je suis en vacances. A mon retour, je trouve un courriel qui me dit qu’on s’est trompé de destinataire. En fait, il s’agissait d’une erreur pour cause de quasi homonymie. On avait envoyé des échantillons d’une plante pensant que j’étais l’autre à une époque où j’étais encore actif sur un forum de botanique. Mon homonyme a comme loisir une activité que j’exerce professionnellement et il fait ça sérieusement puisque c’est le spécialiste national d’un genre de plante. Et il se trouve qu’il s’agit d’un curé, né dans la même ville que moi (nom de famille rarissime dans le département). Je l’ai su en conversant avec lui. Même si ce n’était pas l’objet de nos conversations, je ne lui évidemment pas caché mon côté résolument athée, et cela n’a eu aucune espèce d’importance. Au printemps 2005, alors que je sortais d’un profond traumatisme, je l’ai emmené sur le terrain dans le Morvan. Le deuxième soir, il est venu avec mon père et un ami pour aller déguster quelques Bourgognes dans une cave. Une personne évidemment sympathique qui nous a invitée S. et moi chez ses parents lors des vacances de Noël 2007. Connaissant mon athéisme, il s’était proposé pour nous marier en Bretagne si, en désespoir de cause, nous ne trouvions pas de solution sur place.

En parlant de mariage, j’évoque le curé qui nous a justement marié. S. l’avait bien choisi, en connaissance de cause. Il était suffisamment ouvert et moderne à mon goût, et nous a à peine imposé le minimum syndical pour la préparation (cela aurait même pu aller plus vite si le curé officiel de la paroisse n’avait pas paumé nos papiers). Un curé moderne, très cultivé, en phase politiquement et non dénué d’humour : que demande le peuple ?

Bien entendu, je passe sous silence, des rencontres furtives ou accidentelles avec d’autres curés ou religieux, mais elles furent toutes très cordiales. En définitive, les seules personnes qui m’ont emmerdé, ce sont des grenouilles de bénitiers mâles pour la plupart.

Que retenir de tout cela ? Que je n’ai pas un passé totalement neutre vis-à-vis de la religion. Le catéchisme ne m’a pas vraiment traumatisé mais reste un élément notable de ma vie de gamin et d’adolescent. Enfin, je montre que si je fus parfois assez prompt à en découdre avec la religion, il existe encore en son sein des personnes intéressantes et de qualité, comme ailleurs, à n’en pas douter. Pourtant, ils sont mal barrés avec le grand patron qu’ils ont en ce moment. Il faudrait une révolution au sein de l’Église et tout le monde s’en porterait mieux, athées compris.

22 mars 2009

Le Cépiau (12)

Puis, soudain, la pression sur la gorge se détendit.

- Maurice. Bon dieu, Maurice !

Maurice fut pris par une insupportable quinte de toux, alors qu’il avait peine à reprendre haleine.

- Maurice, mais Maurice, qu’est-ce que tu fais là ?

Maurice était totalement plongé dans l’obscurité, dans le brouillard total, mais il crut bien reconnaître cette voix.

- Maurice, je suis désolé, mais comment pouvais-je deviner ?

Cette voix, assurément venait d’outre-tombe. Maurice était certainement mort.

- Maurice, Maurice, tu me reconnais ?

Comment cela pouvait-il être possible ? Comment un mort pouvait-il lui adresser la parole, s’il n’était pas lui-même décédé ? Seulement, voilà, Maurice reprenait lentement ses esprits.

- Maurice, Maurice, c’est moi.

- Moi, moi, mais qui êtes-vous ?

- Eh bien, c’est moi, c’est le Cépiau !

- Comment ça, le Cépiau ? Le Cépiau est mort !

- Tout le monde pense que le Cépiau est mort, mais je suis bien là, sain de corps et d’esprit.

Maurice sortit une lampe torche de sa poche et éclaira le visage de son interlocuteur.

- Bon dieu, c’est bien toi, Cépiau.

- Oui, c’est bien moi. Tu me reconnais cette fois.

- Mais comment cela se peut-il ? Tu étais mort, et même enterré à deux pas d’ici.

- Eh oui, tout le monde pense que je suis mort, y compris mon assassin.

- Ton assassin ? Mais tu es mort ou vivant ?

- Enfin pas mon assassin, mais…

- Mais quoi ? Tu crois que ça me fait rire ?

- Non non, l’assassin de mon frère !

- C’est pas dieu possible ? Ton frère ?

- Oui, mon frère, Pierre !

- Mais il ne vit pas en Normandie ?

- Ben oui, mais à l’occasion de ses cinquante ans, il était venu me voir. Depuis toutes ces années…

- Mais je n’y comprends rien. C’est bien toi qu’on a trouvé mort.

- Eh bien non, sinon, je ne serai pas là à te faire la causette.

- Mais alors…

- Mon frère me ressemblait beaucoup et il n’a qu’un an de moins que moi.

- Voilà qui explique sans doute le chapeau.

- Le chapeau ?

- Oui, il ne portait pas de chapeau ?

- Ben non, ou alors occasionnellement.

- Attends, attends, il faut que je comprenne.

- Pierre était arrivé le mardi soir à l’atelier. Après les retrouvailles, j’étais allé déposer sa voiture au garage Magnard pour la révision. Pendant ce temps là, il a voulu rentrer aux Ravatins à vélo pour se dégourdir les jambes. Et moi, je suis rentré à pied en coupant à travers la garenne. Il n’était pas encore arrivé aux Ravatins, mais je ne me suis pas inquiété, pensant qu’il aurait trouvé une vieille connaissance en route.

- Il connaissait du monde ici ?

- Eh bien, pas grand monde, mais les Crintilleux ou les Vaugris, ce sont des gens sympa. Je pensais qu’ils auraient pu prendre l’apéritif ensemble. Du reste, depuis le temps, ce sont peut-être les seuls à connaître Pierre.

- Et alors ?

- Alors vers vingt heures, j’ai commencé à m’inquiéter, d’autant que la marande était plus que prête.

- Et ?

- Et j’ai pris la camionnette et je suis passé chez les Crintilleux et les Vaugris. Mais rien, ils ne l’avaient pas vu. Du coup, je rentré aux Ravatins, pensant le retrouver là-bas, mais rien. Et je l’ai attendu toute la nuit.

- Et le lendemain ?

- Le lendemain, je suis quand même passé relever quelques collets. Et en arrivant près de l’atelier, j’ai vu les voitures de la gendarmerie. Je suis resté caché dans le bosquet. Au départ, je n’ai rien compris. Ce n’est que petit à petit que j’ai compris ce qui se passait. Et le temps de rentrer furtivement aux Ravatins, de me ravitailler avec ce que je pouvais dont ce fusil, je n’ai cessé de me cacher dans les bois pour essayer d’éclaircir cette histoire.

- Ah c’est avec la crosse de ce fusil que tu as manqué m’étrangler ?

- Eh bien oui, que veux-tu, je suis désolé, je ne pouvais pas savoir.

- Oui, et tu n’es pas rasé. Mais qu’est-ce que je suis content de te retrouver. Ah si Robert savait ça !

- Ah oui, je vous ai vu au village à plusieurs reprises. Que faisiez-vous au juste ?

- Eh bien, nous menions l’enquête, car nous n’avons jamais cru à « ta » mort naturelle.

- Et qu’est-ce qui vous a mis sur la piste ?

- Eh bien le chapeau dont je t’ai déjà parlé, le fait qu’on a conclu à une mort liée aux conséquences d’un coma éthylique. Et puis la disparition de la boite de taupicine chez Charles.

- Évidemment, on aura voulu le mouiller lui si l’histoire de la mort accidentelle n’avait pas pris. Et figure toi que cela n’a pas traîné, il a été embarqué par les gendarmes en fin d’après-midi.

- Mais comment fais-tu pour être aussi bien au courant de ce qui se passe au village.

- Tu sais bien, Maurice, un œil, une oreille derrière chaque arbre…

- Ouais…

- Et toi, que fais-tu ici à une heure pareille ?

- Eh bien j’avais dans l’idée d’aller fouiner chez le curé. Il ne me paraît pas net celui-là.

- A qui le dis-tu ? J’étais là pour la même raison, quand j’ai entendu les jacques* près de la rivière qui m’ont alerté.

- Rien ne t’échappe toi.

- Et voilà comment je t’ai tendu un piège avant de te tomber dessus.

- Bon et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

- Eh bien, on était parti rendre visite à notre curé, non ?

A suivre.

* jacque : Geai des chênes [Garrulus glandarius (Linnaeus 1758)]

8 février 2009

Là où conduisent les statistiques

Ma récente note montrait les graphiques qui résultaient d’une analyse de co-inertie. Ce type d’analyses statistiques multivariées couple deux analyses en composantes principales. Ici, je cherchais (dans le cadre de mon travail de thèse) à établir les liens qui existent entre les conditions du milieu (paramètres du sol [composition granulométrique, calcaire actif, pH, les matières azotées…] et les autres facteurs liés à la dynamique fluviale [variabilité des lignes d’eau, durée et fréquence de submersion, éloignement par rapport à un chenal actif du fleuve…]) et le paramètre végétation (composition floristique semi-quantitative). Cette note m’a été suggérée alors que je recherchais des images pour la note précédente sur la navigation ligérienne et que je suis retombé sur ces graphes quelque peu indigestes au moment même où Madame K. me taquinait.

Du coup, cette histoire de statistiques m’a rappelé des souvenirs très particuliers. Avant même de commencer ma thèse, débutée il y a maintenant plus de dix ans (déjà !), j’avais dans la tête de démontrer des choses que l’on devinait de façon intuitive sur l’organisation spatiale des communautés végétales au sein de la plaine alluviale de la Loire. Mais cette intuition, si elle paraissait évidente à quiconque possède un minimum de connaissance sur l’écologie des plantes ou des communautés, elle n’avait jamais été démontrée formellement. Et surtout, on n’avait jamais su quantifier ni hiérarchiser les différents paramètres.

Il faut ici rappeler qu’en dehors de certains aspects qui m’avaient été imposés (mais que j’acceptais bien volontiers), j’avais moi-même défini l’essentiel de mon travail de thèse et les moyens adaptés (y compris logistiques et financiers) pour mener ces recherches. Certes, je n’étais pas seul et je fus soutenu, mais je peux néanmoins affirmer que le degré de liberté qui me fut accordé est absolument exceptionnel. En effet, je suis presque toujours resté libre de mon emploi du temps, de la façon de m’organiser, de recueillir les données sur le terrain, puis de les analyser. De tous les thésards que j’ai connus ou qu’il m’arrive de croiser encore, je ne connais qu’un autre exemple (un ami) où une telle liberté a pu s’exprimer. Il faut dire que nous étions des cas atypiques : nous avons (lui plus que moi) débuté nos thèses après avoir interrompu nos études et avoir exercé des activités professionnelles, et surtout nous avions déjà acquis une grande aisance dans ce que je considère comme absolument essentiel : savoir déterminer, lui des bestioles aquatiques et moi des plantes.

Cette aptitude n’est pas aujourd’hui un cas général, mais une exception. Pour ma part, je considère que cela devrait être un préalable obligatoire à qui prétend mener des recherches dans le domaine de l’écologie ou des sciences naturelles en général et qui s’intéresse directement à la vie des organismes au sein de leurs populations ou de leurs communautés. L’expérience montre que même chez des universitaires prétendument confirmés, ce préalable n’est pas nécessairement respecté. Ce manque de connaissance naturaliste de base nuit parfois aux recherches qui sont menées, ce qui conduit à des erreurs ou à des contresens majeurs. Pour moi, la recherche dans ce domaine, ce n’est pas simplement savoir manier des concepts théoriques, bien utiliser les logiciels de statistiques, explorer la bibliographie internationale (elle-même parfois sujette à caution) ou savoir se plier à une discipline pour rédiger des publications, c’est aussi connaître le mieux possible la matière première de son objet d’étude et c’est aussi savoir observer, comparer et réfléchir. Et observer, comparer et réfléchir, ça demande du temps. Ainsi, on ne s’improvise pas botaniste en quelques semaines, on ne comprend pas comment les plantes et leurs communautés « fonctionnent » sans des années d’observation, des tas de sorties sur le terrain et sans un minimum d’esprit de synthèse permettant de mettre tout ça en perspective.

La chose n’est pas nouvelle, mais je crains qu’elle ne s’aggrave encore avec les réformes actuelles de la recherche et de l’université. Outre le fait que l’on abandonne encore plus en France (c’est loin d’être une règle générale en Europe) les sciences naturelles (dont la botanique), nous avons depuis le début des années 1990, succombé aux charmes de la recherche à l’américaine, notamment en ce qui concerne la formation des jeunes docteurs. C’est une catastrophe dans le domaine de l’écologie des communautés. Sous prétexte d’efficacité, la thèse doit être menée en trois ans. Et peu importe les connaissances naturalistes initiales dès lors qu’on connaît « un minimum » le domaine, pourvu que l’on sache se débrouiller pour le reste.

Après cette longue parenthèse, revenons au sujet initial. Dans le cahier des charges de ma thèse, il n’était pas textuellement écrit que je devais établir un modèle (numérique, statistique) d’organisation des communautés végétales de l’hydrosystème Loire, mais cela faisait partie de mes objectifs personnels que je n’avais pas tous révélés. En novembre 2001, soit environ quatre mois avant d’avoir mis un point final à ma thèse, je triturais mes données car je cherchais, forcément, à obtenir des résultats. Après un travail assez considérable de renseignement des données manquantes, de calculs improbables, à ne plus trop savoir ce que l’on fait globalement à force de produire des chiffres de façon compulsive, on réalise la première analyse statistique sur le travail que l’on vient de réaliser. Et là, catastrophe, rien ne marche. Déception gigantesque, tout espoir de modèle s’effondre. C’est alors que je m’aperçois que j’ai quelques rares données complètement atypiques (sous- échantillonnées car rares sur le terrain) qui perturbent complètement l’analyse. Ce n’est pas un problème, je supprime ces données (supprimer ne veut pas dire ne pas en tenir compte), et là tout s’éclaire. Toutes mes analyses statistiques se mettent à fonctionner et les résultats ne se font pas attendre : si certaines intuitions se confirment, d’autres éléments, cette fois non prévus, se font jour. Du coup, mon modèle tient la route.

Dommage que je n’ai pas eu l’occasion de l’étoffer mon travail et de poursuivre dans cette voie. Une voie que personne n’a reprise depuis (aucune voie alternative d’ailleurs) : à se demander si tout le monde a compris où je voulais en venir. Je ne me fais pas d’illusion, ceux qui ont compris se comptent sur les doigts d’à peine plus d’une main, et comme je n'ai pas eu l’occasion de beaucoup communiquer sur mon travail, c’est resté en rade. Et pourtant, à la clé, il y a des choses extrêmement concrètes en terme de gestion du fleuve. Une étude de porter à connaissance de ma thèse avait été lancée (à l’époque, je devais m'en charger - j'étais quand même pas le plus mal placé pour le faire), mais j’ai préféré venir dans le Nord, plus grande sécurité d’emploi oblige. Le travail a été réalisé par un bureau d’étude, mais ce fut de l’avis d'un ami, très décevant (compétences insuffisantes du rédacteur - un de mes anciens étudiants), et du coup personne n’a osé me montrer ce porter à connaissance. Pourtant, je ne suis pas frustré car la typologie de la végétation que j’avais proposée est celle qui est officiellement retenue par les administrations et dans différents travaux de recherche, y compris sur d’autres thématiques.

C’est fou où ça peut me conduire les analyses statistiques !

 

 

13 janvier 2009

Le Cépiau (10)

Robert et Maurice arrivent dans le bureau d’Yves Taxus. Comme la fois précédente, ce dernier congédie ses subordonnés et leur offre, deuil oblige, un verre de Bordeaux.

- Alors Messieurs, quelles nouvelles ?

- Eh bien, fit Robert, nous avons passé la journée au village. Nous avons vu, la mère Vieillard, la bistrotière, Charles, l’ancien régisseur du comte, le facteur et le docteur Rouleau. En revanche, nous n’avons pu discuté avec le curé, il n’a pas voulu nous parler.

- Et qu’avez-vous donc appris au point de vouloir me voir dès ce soir ?

- Des tas de choses qui mériteraient de rouvrir l’enquête, déclara Maurice.

- Halte là, pas si vite, fit Yves. Quoi donc ?

- Eh bien, il y a déjà cette histoire de chapeau : on n’a pas retrouvé le cépiau du Cépiau et personne ne semble s’en être inquiété.

- Mais, fit Yves, ce n’est pas parce qu’on n’a pas retrouvé son chapeau que cela prouve quoi que ce soit. Il l’aura égaré quelque part.

- Impossible répondirent de concert Maurice et Robert. Le Cépiau est inconcevable sans son couvre-chef.

- Bon, admettons, quoi encore ?

- Le docteur Rouleau !

- Quoi, le docteur Rouleau ?

- Eh bien, fit Maurice, je n’en voudrai pas pour soigner mon chien.

- Mais il s’agit d’un médecin.

- Certes, fit Robert, nous ne remettons pas en cause ses diplômes, mais il sucre sacrément les fraises le vieux. Et si ce n’était que ça, il est complètement gâteux.

- Et puis, ajouta Maurice, il mélange tout, a une mémoire plus que défaillante.

- Oui, mais c’est lui qui a établi le certificat de décès et nous n’y pouvons rien.

- Et il y a la disparition du paquet de taupicine chez Charles, fit Maurice.

- Autrement dit, mon cher Yves, il faudrait voir si le Cépiau n’aurait pas été empoisonné avec ?

- Là, je vous arrête, mes amis, dit Yves. La taupicine a pu disparaître depuis longtemps. Et qui sait si Charles ne perd pas la boule lui aussi ou s’il n’a pas une part de responsabilité dans ce qui vient d’arriver ?

Robert s’étrangla.

- Mais qu’est-ce qu’il est mauvais ton vin, on dirait que tu y as fait tremper une pierre à fusil pendant des années. Si tu n’étais pas mon ami, je te l’aurais jeté à la figure. Il n’y a pas idée de boire des machins pareils. Et puis, tu me prends pour un con ou quoi ? Tu ne crois pas qu’il nous arrive de réfléchir nous aussi ? Le Cépiau a été assassiné, n’importe quel débutant finirait par le reconnaître.

- Mais, Robert, calme toi. Je reste ton ami. J’essaye juste de me mettre à la place de la partie adverse. Je ne doute pas un seul instant de votre bonne foi à tous les deux, mais disons que nous marchons sur des œufs, et il va falloir trouver une faille. Quant au vin, tu sais que chez nous, nous ne jurons que par ça.

- « ça », comme tu dis, vieux frère. Toute une éducation à refaire !

- Et si nous allions faire une déposition à la gendarmerie du village, demanda Maurice ?

- Oui, c’est exactement ce que j’allais vous proposer. Mais je vais être obligé de vous accompagner, sinon je crains un peu que vous ne soyez pas entendus.

Les obsèques du Cépiau eurent lieu le lendemain matin dès huit heures. Le Cépiau n’avait aucune famille dans le coin et ses amis étaient bien peu nombreux dans la région. Il y avait donc moins de dix personnes dans l’église. Maurice avait lui-même choisi le plumier dans lequel reposerait le défunt : du chêne morvandiau de belle venue, avec de belles moulures comme le Cépiau aurait aimé. Ni Maurice ni Robert n’avaient voulu voir le mort avant qu’on ne referme le chapeau. La cérémonie fut des plus classiques, sans aucune forme de personnalisation. Une fois que le cercueil fut emporté au cimetière par les croque-morts, le maire-comte et le curé s’éclipsèrent en direction du château.

A suivre.

3 janvier 2009

Le Cépiau (8)

Voici donc la suite de l'histoire. Car oui, même si c'est vraiment pas terrible, je n'abandonne pas l'affaire. Les épisodes précédents sont ici :

Le Cépiau (1)

Le Cépiau (2)

Le Cépiau (3)

Le Cépiau (4)

Le Cépiau (5)

Le Cépiau (6)

Le Cépiau (7)

Le maire-comte et le curé s’étaient entendus. Pour éviter tout scandale, malgré l’athéisme revendiqué du Cépiau, on ferait une rapide cérémonie à l’église et on irait ensuite le repiquer au cimetière. De toute façon, personne n’irait protester contre une telle décision.

Au bistrot en face de la gare, Maurice s’était installé à la table qui lui permettait de voir arriver par la fenêtre le train de Robert. Maurice était extrêmement nerveux. Pour se calmer, il avalait son troisième passetoutgrains, lorsque enfin il vit l’ingénieur des eaux et forêts se pointer. Maurice se précipita dehors.

- Bonjour Robert, te voilà enfin. Si tu savais, je ne vis plus…

- Bonsoir Maurice. Tu sais, il me fallait bien la journée pour revenir, l’administration n’a pas les moyens de me payer l’avion. Et puis, il faut que tu te calmes. Moi aussi, ça m’a fichu un coup, le Cépiau et moi, c’était aussi une longue histoire. Il nous faut raisonner pour essayer de tirer cette histoire au clair. Ce matin, avant de partir de Montpellier, j’ai pu passer un coup de fil à Yves. Il nous attend au commissariat.

Les deux compères montèrent dans la camionnette de Maurice et en moins de cinq minutes, ils furent sur place. Yves attendait nos deux compères. Il vint les accueillir en bas des escaliers.

- Salut Robert. Un peu désolé de se voir en de telles circonstances…

- Bonjour Yves, je suis venu avec Maurice, un autre ami du Cépiau.

- Bien, à cette heure, il faut que je donne congé à mes gens. Je vous rejoins dans mon bureau à l’étage.

En montant, Maurice ne put s’empêcher de détailler le travail des escaliers de bois. Il crut y voir la patte du Cépiau.

- Bon, eh bien dites-moi tout !!

- Maurice et moi pensons que la mort du Cépiau est suspecte. Certes, il lui est arrivé de faire des virées, certes il aimait les bonnes bouteilles, certes il avait le vin joyeux, mais une chose est sûre, le Cépiau n’était pas du genre à être ronflé comme un parrain quand il avait du boulot. Et justement, le matin où on l’a retrouvé sec, Maurice devait le retrouver pour travailler ensemble.

- Et tu penses que…

- Je pense que les gendarmes chargés de l’enquête là-bas ne sont qu’une équipe de bras cassés. A vrai dire, quand on n’est même pas capable d’attraper les voleurs de poules, il ne faut pas trop s’étonner de la pertinence des investigations.

- Oui, j’en ai entendu parler. Mais tu sais que je ne peux pas intervenir à la gendarmerie, à moins que…

- A moins qu’on trouve quelque chose de flagrant qui permettrait de rouvrir l’enquête.

- Exactement, mais il nous faudra du solide. Et à ce moment là, on pourra les dessaisir. Mais c’est à vous d’aller fouiner là-bas. Moi, je dois rester dans l’ombre.

- Très bien, Maurice et moi partons au village demain matin à la première heure.

Le lendemain matin, peu après 7 heures, la camionnette s’arrêta devant la boutique de la mère Vieillard. Cette dernière tenait un bar-restaurant-épicerie tout ce qu’il y a de plus traditionnel. Il était donc tout naturel que Maurice et Robert mettent cette étape au menu de leur enquête, d’autant plus que la mère Vieillard était une des rares personnes du village qui appréciait vraiment le Cépiau. En effet, il venait souvent la visiter et ils mangeaient régulièrement du poisson ensemble. Elle disait tout le temps : « Cépiau, que lai diable ait vôt’ pouchon, vôt’ pouchon est tout ! ». Effectivement, si la mère Vieillard aimait cuisiner, elle avait horreur d’éviscérer les poissons.

Les deux compères entrent dans le bistrot, ils sont les premiers clients.

- Bonjour mère Vieillard, comment allez-vous ?

- Bonjour Maurice, boujour Robert. On fait aller, mais c’est pas la joie avec la mort du Cépiau. Qu’est-ce que je vous sers ?

- Deux ptiots cafés.

- Alors, qu’est-ce qui vous amène au juste ?

- La mort du Cépiau, vous pensez bien. On ne croit pas trop à une mort naturelle.

- Tiens donc, figurez-vous que je me pose moi aussi des questions.

- Vous aussi ?

- Oui, moi ce qui me paraît bizarre, c’est qu’on n’a pas retrouvé le chapeau du Cépiau.

- Alors ça, fit Maurice, c’est impossible, il ne le quittait jamais, hiver comme été, sauf pour dormir.

- Oui, il ne l’aurait pas quitté pour un empire.

- Avec le fait qu’on l’ait retrouvé bourré, cela fait déjà deux choses suspectes, marmonna Robert.

- Trois, déclara la mère Vieillard.

- Trois ? Quoi d’autre ?

- Eh bien la veille que l’on a retrouvé le Cépiau sec le long de la rivière, je l’ai aperçu avec le curé avec son vélo près de l’église. Curieux, non, en compagnie du curé ? Et ils n’avaient pas l’air de s’engueuler cette fois.

- Bizarre en effet. On ne peut pas imaginer ces deux là autrement que de se cracher des insanités à la figure.

- Et je crois bien qu’il n’avait déjà pas son chapeau sur la tête.

- A croire qu’on ne parle pas du même homme, fit Maurice.

C’est alors qu’on vit rentrer Charles, complètement affolé.

- Qu’est-ce qui t’amène, Charles, demanda la mère Vieillard ?

- J’ai vu la voiture de ces Messieurs garée devant chez toi, et je me suis dit qu’il fallait que je les voie de toute urgence.

- Ah oui, Charles, et en quel honneur, demanda Maurice ?

- Moi, j’ai une idée, fit Robert. Il se demande s’il ne va pas se retrouver au chômage. Le Cépiau venait de l’embaucher après que le comte l’eut mis à la porte.

- Oui, et maintenant, c’est pas le comte qui va le reprendre après toutes ces histoires, déclara Maurice. Bon, que veux-tu, Charles ?

- Robert a raison. Avec la mort du Cépiau, je suis grillé partout dans le village, vous pensez bien. Personne ne voudra plus jamais me faire confiance.

- Encore que ne pas être copain avec le comte soit plutôt une qualité à mes yeux, déclara Maurice.

- Ce n’est pas si grave, fit Robert. Si ce n’est que ça qui te tracasse, je verrai ce que je peux faire avec mon administration et on trouvera bien à te recaser quelque part.

- Merci Robert.

- Ne me remercie pas, Charles, tu es un bon gars dans le fond. Le Cépiau ne s’y trompait pas.

- Et puis il y a autre chose. Une chose curieuse, dont je viens tout juste de m’apercevoir. Le paquet de taupicine que je gardais dans ma remise a disparu.

- Très curieux en effet, d’autant que ce n’est pas la saison où on empoisonne les taupes, fit Robert. Tu n’as rien dit à la gendarmerie ou à quelqu’un d’autre au moins ?

- Non, vous êtes les premiers à qui je dis ça.

- Eh bien, s’écria Robert, continue ainsi, ne dis plus rien à personne. Et toi non plus mère Vieillard. Maurice et moi, allons poursuivre notre enquête parallèle. Pas un mot à personne.

Maurice et Robert avalèrent leurs seconds cafés et, alors qu’ils s’apprêtaient à sortir, le facteur entra.

- Ah, voilà not’ facteur, s’écria la mère Vieillard.

- Bonjour facteur, dit Maurice en l’invitant à s’asseoir. Nous voulions justement vous rencontrer.

- Bonjour Messieurs. Que voulez-vous ? C’est pour une lettre, un paquet, un mandat ?...

- Non, non, dit Robert. C’est juste que nous voudrions quelques éclaircissements sur le Cépiau.

- Le Cépiau ? Mais, je le connaissais à peine !

- Oui, nous le savons, fit Maurice. Mais c’est bien vous qui l’avez retrouvé le long du chemin le long de la rivière ?

- Pour ça, oui, c’est bien moi qui l’ai trouvé le Cépiau. Etendu de tout son long qu’il était. Et puis déjà tout froid et tout raide.

- Et son chapeau ?

- Son chapeau ? Je n’en sais rien.

- Avait-il son chapeau quand vous l’avez trouvé, s’impatienta Robert.

- Eh bien, maintenant que vous le dites, non, il n’avait pas son chapeau. Les gendarmes l’ont aussi remarqué. Et puis, qu’est-ce que cela peut faire ?

- C’est essentiel, répondit Maurice. Et les gendarmes ont-ils retrouvé le chapeau ?

- Ça, vous n’avez qu’à aller le leur demander.

- Très bien, très bien, fit Robert. Nous vous remercions. Au fait, mère Vieillard, le docteur Rouleau, où peut-on le trouver ?

- Eh bien, ce matin, vous le trouverez sûrement à son cabinet au Moulin Roypol.

- Très bien, merci, répondit Robert en sortant du bistrot. Nous mangerons là à midi.

Sur ce, Maurice et Robert se mirent en route en direction du Moulin Roypol.

A suivre.

17 décembre 2008

Vite, les vacances !

Depuis quelques temps, plein de choses ne vont pas comme je le voudrais dans mon travail. Je n’ai pas le temps de me poser, d’entrer vraiment au fond des choses dans les tâches ou les missions qui me concernent. Je suis sans arrêt dérangé par des problèmes à résoudre dont je ne devrais pas m’occuper personnellement (elles devraient se régler à un niveau hiérarchique soit supérieur soit inférieur, et parfois cela ne fait pas partie de mon travail). J’ai aussi à m’occuper de choses urgentes non prévues au départ sur lesquelles on est très attendu et qui auront des conséquences importantes à la fin. Du coup, certaines de mes activités propres en pâtissent sérieusement et qu’on le veuille ou non, cela me stresse. Il me reste deux jours de travail dans l’année et j’ai des tonnes de travail qui n’ont pas avancé.

J’ai un collègue de mon âge d’une extrême maladresse sur le plan des relations humaines qui adopte un comportement qu’un adolescent aurait dépassé depuis longtemps. Et puis il me rend des rapports non conformes à mes prescriptions maintes fois répétées. Du coup, je réagis de façon officielle comme dernier rappel à l’ordre avant la sanction. Ce rappel provoque une longue polémique qui finit par s’épuiser fautes d’arguments. Je me rassure, mais je perds encore du temps.

Nous allons recruter un nouveau salarié au sein de mon service. Cela devrait en principe me soulager en partie, sauf que nous allons à la pêche au mouton à cinq pattes au niveau compétences, expérience et qualités humaines. Personnellement, je ne rêve pas trop. Enfin, nous verrons bien.

Je suis inquiet de ce qui arrive à S., même si je reste persuadé que la réalité de ses compétences éclatera en plein jour et fera taire les brochettes de nuls qu’elle doit subir.

Je suis miné par le fait que les revêtements muraux que nous avons refaits début septembre, moyennant une folle énergie, sont en train de tomber en ruine, par le fait qu’il y a des fuites sur le toit et que tout cela va encore nous coûter des fortunes et que nous n’avons pas les moyens de faire autre chose que des replâtrages de fortune.

Ceci dit, je suis en vacances dans deux jours. Et dès samedi, je pars en compagnie de la personne la plus importante et adorable qui soit, S. La Bretagne nous ouvrira ses bras durant une semaine avant de diagonaliser vers les lieux de mon enfance. De quoi, je pense de relativiser ou de mettre entre parenthèse tout ce qui précède, et cela ne sera pas un luxe.

7 décembre 2008

Conversation ferroviaire

Une femme, la quarantaine presque finissante, pommadée, maquillée mais presque pas trop, masquant tout de même une fraîcheur désormais perdue. Elle est habillée de façon classique, bon chic bon genre, du style que l’on ne remarque pas trop. Elle est assise dans le train pour H. Arrive une jeune femme, toute de noire vêtue, cheveux compris. Une tenue que ne renierait pas le responsable des costumes d’un film de science fiction intergalactique. Le responsable de la coiffure a arrangé la chevelure de façon extrêmement sophistiquée, formant une sorte de casque raide à la manière d’un soldat d’Alexandre de Grand débarqué par erreur au XXIe siècle. Elle s’installe sur le siège en face de la première dame :

-         Bonsoir.

-         Bonsoir, comment vas-tu ?

-         Bien, mais je suis fatiguée. Vivement que les vacances arrivent.

-         Oui, c’est vrai, Noël approche. On le voit, on a du boulot au magasin.

-         Ah oui, arrête, j’en peux plus.

-         Et vous faites quelque chose pour Noël ?

-         Non, on ne bouge pas avec Loïc et les enfants. Mais en fait, j’ai hâte d’être au 9 février.

-         Ah oui ?

-         Oui, mon oncle m’a payé un voyage à New York.

-         Ah oui ?

-         Oui, c’est génial, j’ai toujours rêvé d’aller à New York.

-         Et comment vous vous organisez avec les enfants ?

-         Ah ben je ne pars qu’avec mon oncle. C’est son cadeau pour mes 30 ans. C’est trop génial, ça va être super. Que j’ai hâte, je voudrais que nous soyons déjà le 9 février.

-         Oui, c’est génial, New York…

-         Et puis je vais pouvoir faire du shopping. Là-bas, avec le taux de change du dollar, ça ne coûte rien. C’est bien simple, je n’emporte rien, j’achèterai tout sur place.

-         Oui, c’est vrai, ça doit être intéressant.

-         Ce qui m’embête le plus, c’est de savoir où je vais mettre tout ça pour le retour ?

-         Et ton mari ?

-         Mon mari, il fait bien un petit peu la gueule. Mais bon, ça coûte trop cher de le faire venir.

-         C’est cher le voyage ?

-         Ah ben oui, sûrement, mais mon oncle a des combines.

-         Ah oui, sur quelle compagnie ?

-         Air France, il ne voyage que sur Air France, il n’a confiance en aucune autre compagnie.

-         Il a bien raison. Et il va faire quoi Loïc pendant ce temps là ?

-         Il va travailler. Il a exigé que ma mère vienne s’occuper des enfants. Ils s’entendent très bien tous les deux. De toute façon, ça ne l’intéresse pas, New York.

-         Ah oui, lui il voudrait aller…

-         Ah oui, moi je l’ai fait… et j’ai fait… et patati et patata.

Voilà, tout le monde l’aura compris, il ne s'agit pas d’une caricature mais bien d’une conversation surprise dans le train cette semaine. J’ai si bien entendu ce qui se disait que j’en étais presque gêné. Ce dialogue est la retranscription la plus fidèle possible de ce que j'ai entendu. Peut-être est-ce plutôt banal, mais moi de voir des choses pareilles, cela m’amuse autant que cela me donnerait envie de donner des claques.

14 octobre 2008

Micro-trottoirs

Cela n’a pas de rapport direct avec l’actualité puisque c’est devenu depuis longtemps une pratique extrêmement courante pour ne pas dire systématique. Cette pratique, c’est le fait pour un « journaliste » d’aller questionner les gens dans la rue sur un sujet d’actualité (micro-trottoir). Depuis longtemps, ce genre d’exercice m’agace au plus haut point, surtout lorsque aucune analyse pertinente ne vient apporter de l’eau au moulin de l’argumentaire journalistique. La plupart du temps, ce micro-trottoir est censé représenter l’avis de la population, et partant le point de vue du journal qui en fait n’adopte aucune position et ne montre surtout pas la complexité et les limites du problème posé. Cette pratique est extrêmement choquante et rarement dénoncée. Car évidemment, même si le journaliste faisait bien son travail, les écueils sont à la fois nombreux et d’importance majeure :

  • comment avoir un échantillonnage des avis qui soit représentatif ? Déjà, à la base, cela est impossible puisqu’il faudrait mettre en œuvre une stratégie d’échantillonnage particulièrement pertinente et un gros effort d’échantillonnage, le tout corroboré par des modèles statistiques eux-mêmes sujets à caution. Par ailleurs, il faudrait une armée de journalistes pour aller interviewer les gens ;

  • cette pratique se traduit nécessairement par des visions biaisées, tronquées, caricaturales et simplistes ;

  • cette pratique permet très facilement la manipulation ;

  • etc.

En conclusion, cette pratique est indigne du journalisme. Le simple fait d’y recourir est suspect. Cette pratique, en donnant l’apparence de donner la parole au peuple est en fait un déni de démocratie. Car, même si je suis assez éloigné des pensées des théories du complot, je pense que cette fausse démocratie de l’opinion ronge notre société et notre intelligence en nous empêchant d’accéder à l’analyse, à la réflexion et à la vraie confrontation d’idées contradictoires.

Je suis en colère ? J’enfonce des portes ouvertes ? J’ai moi-même une analyse à courte vue ? Peut-être, mais j’avais envie de le dire.

12 octobre 2008

Angel à Saint-Georges

Saint-Georges correspond à un ancien prieuré de femmes (Saint-Georges-des-Bois ou Saint-Georges-en-Montagne selon les textes) dont on a la preuve qu’il existait au début du XIIIe siècle. Faute de moyens de subsistance et de revenus suffisants, l’évêque, malgré la résistance des religieuses, l’a fait fermer au début du XVe siècle ; la chapelle a été détruite pendant la Révolution. Les pèlerinages pour la Saint-Georges (22 avril) se sont cependant poursuivis jusqu’au XXe siècle.

Mon père a connu Saint-Georges après la guerre. Il y venait en vacances plus ou moins régulièrement. Mon arrière grand-tante (Tante M.), veuve, en était propriétaire : un domaine sur lequel se trouvaient deux fermes, des terres agricoles, des prairies et puis deux petits bâtiments correspondant à la maison, à l’atelier et à l’écurie d’un charron, des bois et un étang où mon arrière grand-oncle allait à la pêche et à la chasse. Avant guerre déjà, le charron n’était plus en activité et sa maison faisait un peu office de pavillon de chasse.

Tante M. résidait très souvent à Paris, mais il lui arrivait de venir à A. Pour s’occuper du domaine, elle avait des fermiers et un régisseur. On comprendra qu’elle n’était pas dans la misère, puisqu’elle possédait des commerces et de nombreux immeubles à A. et Paris. Le régisseur n’en était pas moins une véritable crapule. Il a profité à fond de sa situation pour faire feu de tout bois. Par exemple, il a vendu tous les gros bois en forêt et a empoché seul la mise. A la demande de Tante M., il a fait réaliser des travaux surfacturés, en a saboté d’autres… Il n’était pas régisseur que pour Tante M., mais j’ignore s’il en arnaquait d’autres. Toujours est-il qu’il avait un bon train de vie. Tante M. n’a pas toujours été complètement dupe de ses entourloupes, mais beaucoup de choses sont passées inaperçues. Ce n’est pas tout, pour achever le portrait du régisseur, il y eût cet épisode. Tante M., mon grand-père (son neveu qui était à peu près du même âge) et mon père furent invités à la maison du régisseur. A table, les enfants étaient exclus, l’épouse également (ils mangeaient dans la cuisine), mais la maîtresse du scélérat était à table. On croit rêver, mais tout cela se passait à la fin des années 1940 ou au début des années 1950. J’ignore comment son épouse a terminé ses jours, mais je sais que ses enfants ont vraiment souffert (j’ai connu sur le tard le fils, aujourd’hui décédé).

Dans la seconde moitié des années 1950, Tante M. a commencé à vendre certaines de ses propriétés (elle n’avait pas d’enfants). Les fermes du domaine furent ainsi vendues, dont celle de Saint-Georges. Cette dernière fut achetée en 1956 par une famille paysanne venue d’une proche campagne de Côte-d’Or. Cette famille avait 4 enfants. J’ai connu tous les membres de cette famille : une seule personne sur les six est encore de ce monde (la fille actuellement âgée de 55 ans). Mon père, en tant que petit-neveu a pu « récupérer » au début des années 1960, la partie de l’ancien domaine qui n’avait pas de vocation agricole. Et il est tout naturellement devenu l’ami des nouveaux propriétaires de la ferme. Et c’est mon cas aussi avec tous les éléments rapportés depuis. Mais parmi ces personnes, il y eût un homme que j’appellerai Angel. Angel était un homme d’une immense gentillesse, d’une immense patience. Quand je l’ai connu, il était déjà marié et habitait le village. Il travaillait dans une usine (fonderie). Après la mort du père en 1973, la propriété resta en indivision et la mère en garda la jouissance. Dans la seconde moitié des années 1970, un des fils, sans doute influencé par sa femme, se brouilla avec l’ensemble de la famille, ce qui a eu des conséquences majeures jusqu’à aujourd’hui, conclusion posthume d’une brouille ridicule de trente ans.

Après un grave problème cardio-vasculaire, Angel fut mis en invalidité. Entre temps, la mère était allée habiter chez sa fille, dans une maison voisine de la ferme. Angel, qui ne concevait pas de ne rien faire prit l’initiative, en accord avec sa mère, d’aller habiter le logement de la ferme qui venait d’être libéré, en attendant la réfection de sa maison au village. Et puis comme ça n’allait pas trop mal, il s’occupa de pas mal de choses à la ferme. Nous savions que sa maladie était grave. Il avait arrêté complètement la cigarette et ne buvait de l’alcool, en quantités raisonnables, que pour les grandes occasions. Devant la forme qu’il montrait la plupart du temps, il avait réussi à nous faire oublier la gravité de sa maladie. Pourtant, lorsqu’il déchargeait du foin dans la grange en été et à cause de la poussière, il était parfois obligé d’aller prendre son « start pilot », autrement dit de la ventoline.

A cette époque, je passais l’essentiel de mes vacances, et plus tard, de nombreux week-ends à Saint-Georges. Immanquablement, j’allais souvent discuter, parfois des heures, avec Angel. Il n’était pas allé beaucoup à l’école, mais s’intéressait à beaucoup de choses et écoutait attentivement ce que l’on lui racontait. Ainsi, aussi curieux que cela puisse paraître, j’allais souvent le voir lorsqu’il curait et pansait les vaches dans les étables. Je me souviens lui avoir raconté dans des détails invraisemblables, tout mon travail sur la Loire. Car bien sûr, il me posait des questions pertinentes qui ne manquaient pas de me rendre encore plus bavard. Je crois que, sans trop m’en rendre compte, j’ai personnellement beaucoup profité de ces discussions : aptitude à m’exprimer oralement et à rendre intelligible un discours scientifique. Et puis nous parlions aussi un peu de politique et de plein d’autres choses. Bref, ces discussions étaient un vrai plaisir pour lui comme pour moi. Et nous aimions nous retrouver ensemble aussi souvent que possible. Mon père discutait aussi beaucoup avec lui. Et quand le boulanger passait le matin, c’était un rituel « discours » de 5 à 10 minutes. Cette pause du boulanger était incluse dans sa tournée (pour ainsi dire, c’est lui qui apportait des nouvelles fraîches de la ville). Angel était aussi quelqu’un qui aimait rendre service et il est vrai que nous en avons beaucoup bénéficié. Mais il est aussi vrai qu’une profonde amitié nous unissait.

Au printemps 2000, Angel est décédé des suites de la maladie qui l’avait atteint une dizaine d’années plus tôt. Il s’était un peu arrangé pour dissimuler la gravité de sa maladie. Comme il ne voulait pas que la maladie entrave sa liberté, il s’était arrangé pour esquiver certains « outils thérapeutiques », dont je suis certain aujourd’hui qu’ils n’auraient pas servi à grand chose.

Sa disparition m’a laissé un énorme vide. Il n’avait qu’à peine plus de 50 ans et c’est la mort qui m’a le plus perturbé jusqu’à présent. Il constituait (sans doute pas que pour moi), une référence, une sorte de bouée par sa gentillesse, son amabilité, son calme à toute épreuve. Angel était aimé un petit peu par tout le monde, sauf les beaux parleurs, les prétentieux et autres vaniteux pour lesquels il cultivait une belle indifférence.

Encore aujourd’hui, je l’imagine encore arpenter les prairies de Saint-Georges. Il fait encore partie de mon paysage intérieur. Je me demande encore par rapport à un événement, ce qu’il en aurait pensé. Et jusqu’à une période récente, je me suis interrogé sur ce qu’aurait fait Angel à la place de ce que n’avait pas fait celui qui prétendait s’occuper de la ferme depuis sa disparition. Une part de hasard a fait que c’est son fils qui a repris la ferme depuis peu. Je n’ai pas beaucoup d’atomes crochus avec lui et je ne suis pas totalement l’esprit tranquille par rapport à ce qu’il fera de l’intelligente philosophie gestionnaire de son père.

9 août 2008

Le Cépiau (6)

Le père Jean, le curé de la paroisse, était un homme qui était resté fidèle aux vieilles doctrines éculées de l’église : misogyne, traditionaliste, prônant la charité intéressée, combattant les actions de solidarité dans le monde ouvrier, fidèle et soumis aux puissants, adepte de conservatismes en tous genres, favorable au maintien des indigents dans le cercle de l’obscurantisme religieux (bref, rien que des qualités pour un seul homme, apte à séduire le Comte). Le Comte et le père Jean étaient effectivement amis de longue date. Le dimanche suivant l’humiliation de la partie de chasse, le Comte invita le curé au château.

Ce vendredi, Robert était parti superviser les opérations de marquage des bois en forêt domaniale de Gleune et il avait convenu de marander* à midi chez le Cépiau. A midi juste, Robert se pointe à la ferme des Ravatins. Une puissante et agréable odeur de gibier embaume la cuisine.

- Que nous as-tu fais de bon ce midi ?

- Alors, en entrée, un buisson d’écrevisses de la Canche à la nage, en plat de résistance, un rôti de sanglier avec des treuffes* du jardin, du fromage de bique et en dessert, de la tarte aux pourriots*.

- Parfait, mais dis-moi, il vient d’où le sanglier ?

- De la forêt de Gleune, pardi, de là où travaillent tes gars !

- Évidemment, Cépiau, tu es incorrigible. Tu devrais quand même te méfier, car tu sais qu’il y a un œil derrière chaque arbre.

- Oui, je sais.

- Enfin, du moment que c’est bon. Et à boire ?

- Eh bien, un petit Aloxe-Corton que nous avions rapportés ensemble il y a cinq ans.

- Bien, bien… Alors, tu n’oublies pas, ce soir, je t’emmène. Tu couches à la maison et nous partons demain matin au plus tôt pour Beaune.

- Oui, oui, tu penses bien, je ne vais pas oublier. Mes affaires sont prêtes.

Le repas terminé, Robert retourna à son chantier et le Cépiau s’en alla quérir aussitôt une quelconque « friandise » pour la femme de Robert.

Le samedi matin, dans la voiture pour Beaune, le Cépiau se confia à Robert au sujet de l’histoire avec le Comte.

- Tu as fait fort quand même, mais tu lui as donné une bonne leçon.

- Ce qui m’inquiète, c’est ce fichu curé qui complote.

- Mais non, ne t’inquiète pas. Que veux-tu qu’il te fasse ce vieux con de curé ?

- Tu as sûrement raison.

Les deux hommes firent le tour habituel des caves et se ravitaillèrent des meilleurs vins. Au retour, la voiture, qui était bonne bête, les ramena sans encombre jusqu’à la maison de Robert. Ils purent ainsi se reposer en paix de cette lourde fatigue œnologique.

Le dimanche après-midi, Robert raccompagna le Cépiau chez lui. Ils purent encore à loisir déguster les acquisitions de la veille. Avant de partir, Robert dit :

- Bon, alors, c’est entendu, on se donne rendez-vous dans quinze jours à S. pour aller voir ces arbres. Moi, je pars demain en formation à Montpellier.

A suivre.

* marander : cuisiner, manger

* treuffes : pommes de terre (Solanum tuberosum L.)

* pourriots : myrtilles (Vaccinium myrtillus L.)

2 août 2008

Vrai ou faux

Certains se sont déjà livrés à ce petit jeu. Voici quelques propositions pour lesquelles il va falloir démêler le vrai du faux. Et que le meilleur gagne. Fromfrom est exclue de la compétition.

  1. Je me suis perdu une fois en forêt.

  2. J’ai fait la moitié du tour de la Mer Rouge à pied.

  3. J’ai pris des morpions (je ne parle pas du jeu).

  4. J’ai été invité par Jacques Chirac à la « garden party » du 14 juillet à l’Elysée lors de mon service militaire.

  5. Je préfère les jonquilles (et narcisses) aux tulipes.

  6. J’ai eu pendant trois ans deux contrats de travail simultanés chez le même employeur.

  7. J’ai déjà refusé d’être interviewé à la radio.

  8. J’ai attrapé des couleuvres à collier à plusieurs reprises.

  9. On m’a déjà pris pour un Québécois.

  10. Il m’arrive de prendre plusieurs centaines de kilogrammes de poissons en une matinée.

  11. J’ai commencé à chanter à vingt ans.

  12. J’ai gardé un fort accent de mon lieu de naissance.

29 juin 2008

Fin de déménagement

Le déménagement est donc terminé. Mardi, j’avais passé ma journée à emballer des cartons, à en devenir dingue. Je les avais empilé jusqu’au plafond et malgré ça, on avait du mal à circuler dans l’appartement. Cette même journée, se déclarait un incendie dans un collège à deux pas : sirènes de pompiers toute la matinée jusqu’en début d’après-midi (une des rues principales de la ville est d’ailleurs bloquée compte tenu des risques d’effondrement, à mon avis exagérés).

Mercredi, l’arrivée des déménageurs étaient programmés à 8 h, mais compte tenu des travaux sur la route et de la déviation fort mal conçue pour cause de collège incendié, ils arriveront avec ¾ d’heure de retard. Ils arrivent à 3 au lieu de 4 : j’explique au téléphone le chemin pour que le quatrième arrive jusqu’à nous. Après ça, on ne s’occupe plus de rien, sauf de répondre aux questions diverses. La table de salle à manger ne passe pas par la porte : il faut démonter les roulettes que j’avais montées a posteriori. Pas d’outils chez les déménageurs : Heureusement, j’ai tout ce qu’il faut. Je précise que le démontage/remontage de certains meubles comme le lit et les armoires faisait partie de la prestation, et ils le feront d’ailleurs ensuite, avec succès. Ils se chargent aussi d’emballer le fragile (dont la vaiselle). Bref, tout s’est bien passé.

Pour le lieu de destination, la mise en place des meubles et des cartons a été plus rapide. Pour le remontage, j’ai mis un peu la main à la pâte. Bien que je n’aie quasiment rien porté, j’étais néanmoins épuisé en fin de journée. Le déménagement d’il y a deux ans avait été déjà un supplice et comme là, nous sommes beaucoup plus équipés qu’auparavant, j’avais considéré que c’était une mission impossible sauf à emmerder des gens sur 2 jours complets, sans compter les risques de casse…

Après une première nuit passée dans notre nouveau domicile, jeudi matin, j’emmène S. en concours sur le campus de la faculté des sciences lilloise. Bien que partis de bonne heure, nous tombons sur des bouchons et je crains que nous arrivions en retard, mais l’expérience que j’ai de ces bouchons me fait dire que ça devrait aller. S. arrive avec 15 min d’avance mais sur le lieu de concours, une annonce faite au dernier moment indique qu’il faut se présenter 15 min avant, ce qui ne figurait pas sur la convocation. Il y a des claques qui se perdent !

Retour à domicile, et alors que S. retourne à l’école, je passe l’après-midi à nettoyer et remettre en ordre l’ancien appartement : 7 h de boulot ! Je fignolerai le vendredi.

Samedi matin, nettoyages et pose de meubles au nouveau domicile. Samedi après-midi, achat d’accessoires, notamment à caractère électrique.

Bref, une semaine bien remplie qui ne ressemblait pas vraiment à des vacances. Mais dans une semaine, je serai de nouveau en vacances, alors je ne me plains pas. En attendant, il va falloir que rangions et que nous apprivoisions un peu plus notre maison, et cela ne sera pas sans plaisir.

28 juin 2008

Connexion rétablie

Les Messieurs du téléphone nous ont fait peur car jeudi, ils nous affirmaient que cela devait fonctionner et rien n'allait. Ils devaient passer lundi. Et hier, je constate que finalement ça marche. Hier matin, on nous annonce que l'ADSL devrait fonctionner. Mais ça ne marche pas. Mais je reçois dans l'après-midi un message qui dit que l'ADSL fonctionne. Et ce matin, je constate qu'ils n'avaient pas tort. J'ai l'impression qu'ils font juste des effets d'annonce pour dire que ça va marcher. Enfin, ça a été plus rapide que la dernière fois : 3 jours au lieu d'un mois. A bientôt (pas immédiatement, ce n'était qu'un effet d'annonce de mon retour, j'ai plein de choses à monter).

7 novembre 2007

Bonnes et mauvaises nouvelles

J’avais raconté, l’hiver dernier, si je me souviens bien, les caractéristiques de nos voisins :

§  Ils s'engueulaient très régulièrement avec des noms d'oiseaux impossible à vous retranscrire ici.

§  Elle « incendiait » (cris de bête sauvage) son gamin d’environ 3 ans plusieurs fois par jour. Nous avions commencé à en parler autour de nous et j’attendais l’avis d’un ami pour savoir comment s’y prendre.

§  Une absence presque totale de communication avec eux, particulièrement elle qui n’a jamais eu l’idée de nous saluer ; pire, elle se cachait ou se retardait pour nous éviter. En 14 mois de voisinage, nous n’avons pu la saluer que 3-4 fois : une fois seulement, elle a esquissé un début de semblant de commencement de sourire.

§  Un comportement curieux avec le chien : j’ai l’impression qu’ils ne le sortaient que rarement, celui-ci se laissant aller sur le balcon. Je me souviens d’odeurs qui ne sentaient pas que la rose. Les plantes de notre balcon se souviennent des nettoyages intempestifs à grandes eaux chlorées (nous sommes à l’étage en-dessous). Bref, du grand n’importe quoi. Et moi qui ne comprenait pas pourquoi les feuilles des plantes étaient tachées (brûlées).

Du côté des bonnes nouvelles, c’est un certain ouf de soulagement puisqu’ils viennent de déménager. S., perspicace, l’avait deviné dès hier en rentrant de Bretagne en s’apercevant qu’un sac de déchets recyclables avait été laissé dans le couloir. En effet, nos voisins n’auraient jamais eu l’idée de trier leurs déchets. Et puis, depuis quelques temps déjà, nous avions des soupçons. Résultat des courses : ils ont quitté leur appartement. J’en ai eu confirmation ce matin par une amie des nouveaux occupants qui ont commencé l’emménagement vendredi (ils n’habitent pas encore là). Je ne puis que formuler le vœu que les nouveaux seront plus sympas que les précédents. Il faudrait qu’ils fassent fort pour que cela ne soit pas le cas.

Du côté des mauvaises nouvelles, c’est que leur situation ne s’est pas nécessairement améliorée. Se séparent-ils ? Nous soupçonnons fortement des fins de mois très difficiles, mais surtout que va devenir le gamin ? Nous l’ignorons complètement.

15 juin 2008

Le Cépiau (3)

Le Cépiau avait hérité de son père toutes les ruses, toutes les astuces de la braconne. Du vivant de son père, ils avaient berné la maréchaussée à plusieurs reprises. Il se souvenait souvent de cette fois où traquant les lièvres sur les terres enneigées du comte, ils avaient utilisé des chaussures à semelles inversées. L’adjudant Emmanuel s’y était cassé les dents et s’était juré de ne plus jamais se faire avoir. Seulement voilà, les Raboliots frappaient toujours là où on ne les attendait pas, et surtout, c’était de vraies anguilles insaisissables. Emmanuel dut se contenter de vulgaires seconds couteaux du braconnage. C’est vrai qu’en ce temps là, nombreux étaient les paysans qui pratiquaient le braconnage pour vivre, pour améliorer l’ordinaire, enrichir les repas de protéines sauvages.

Le Cépiau, lui, gagnait parfaitement sa vie et le braconnage n’était que la face cachée de son statut de chasseur et de pêcheur. Il ne braconnait que par habitude, par le simple côté pratique et rapide pour trouver son repas de la semaine. Mais il braconnait aussi et surtout pour braver les interdits et aller défier les nantis sur leurs terres. Bref, il s’agissait d’une forme de sport.

Le Cépiau était du genre anarcho-communiste et bien sûr, il était en guerre contre l’Église, en particulier le curé de la paroisse, le père Jean. Ce dernier, issu de la droite la plus réactionnaire, ne se gênait pas d’intervenir activement dans les campagnes électorales. Ses prêches lors des messes étaient bien connus, mais l’évêque d’A. fermait les yeux. Le père Jean avait toujours soutenu le comte qui était maire de la commune déjà depuis une vingtaine d’années. Le Cépiau n’était pas le seul ennemi du curé mais il incarnait le mal : il n’allait jamais à la messe, moquait ouvertement la religion et surtout, on l’avait vu à plusieurs reprises complètement ivre, écumant les bistrots. Une fois, on l’avait même retrouvé endormi le long d’un fossé, complètement soûl. Ceci dit, le Cépiau était très rarement en veurde. Il n’en demeurait pas moins que le curé lui vouait une haine féroce depuis le jour où le Cépiau l’avait ridiculisé en public.

Le Cépiau avait réussi à se tisser un cercle de relations et d’amitiés fort utiles. Bien sûr, cela n’était pas gratuit. Il était copain avec le capitaine de gendarmerie, cela valait bien de temps en temps, un lièvre, un beau brochet ou une bourriche de truites. En revanche, avec Robert, l’ingénieur des eaux et forêts, il s’agissait d’une véritable amitié. Une amitié vieille de dix ans : à cette époque, Robert venait d’être nommé à A. Ils s’étaient connus le jour où Robert, averti par un de ses gardes, avait débarqué chez le Cépiau, aux Ravatins. Une simple visite de courtoisie, mais Robert voulait se rendre compte par lui-même. Le Cépiau accueillit Robert en grandes pompes, il lui offrit un verre de Pommard. Cela ne pouvait pas mieux tomber, Robert était un amateur éclairé des nectars bourguignons. Alors qu’ils discutaient, Robert entendit un bruit qui venait du dessous de la table. Un bruit qui se répéta. Le Cépiau se sentant pris, mit immédiatement cartes sur table, il se pencha et posa sur la table une grosse bourriche remplies de truites qui venaient à peine d’être prises et frétillaient encore. Robert éclata de rire. Ils trinquèrent et Robert repartit avec sa friture. Ils devinrent de grands amis. Deux fois par an, ils partaient en veurde sur la Côte : une fois pour la Saint-Vincent tournante et une fois juste avant les vendanges. Ils en profitaient pour aller se ravitailler en vin chez des propriétaires connus de longue date.

Le Cépiau coulait donc des jours heureux. Seulement son adresse, son insolence attisait pas mal de jalousies au village.

A suivre.

* en veurde : en fête, tournée joyeuse et arrosée

* Côte : côte bourguignonne, en particulier les Côte de Nuits, Côte de Beaune, Côte chalonnaise.

15 juin 2008

Le Cépiau (2)

Le Cépiau était un excellent ébéniste. Il fabriquait des meubles dans des styles assez différents. Lorsqu’il avait besoin de sculpter des éléments plus sophistiqués, il faisait appel à son ami Maurice, qui lui, travaillait à la ville. Ils s’étaient connus il y a bien longtemps lorsqu’ils avaient sillonné la France lors de leur compagnonnage. Seulement voilà, notre homme, aussi doué fut-il, ne travaillait qu’en fonction de ses humeurs, de son inspiration et surtout dans le temps libre que lui laissait ses autres occupations. Il travaillait vite et bien. Sa rapidité d’exécution, sa dextérité avaient toujours étonné ses maîtres et ses collègues. La vitesse de réalisation faisait partie intégrante de l’œuvre qu’il réalisait. Les morceaux de bois étaient choisis avec un soin méticuleux, voire tatillon. Mais lorsque le choix était enfin arrêté, le bout de bois brut se transformait en un tiroir ou une porte de buffet à une vitesse stupéfiante. L’homme maniait ses outils avec une assurance incroyable, l’œil acéré guidant l’outil à chaque fraction de seconde. Il était très exigent vis-à-vis de ses outils, il fallait qu’ils soient toujours à leur tranchant maximal, il en était même maniaque. Grâce à la petite forge qui occupait l’arrière de son atelier, que seule une petite fenêtre éclairait, il avait créé ou adapté un grand nombre d’outils inédits qui lui facilitaient la tâche. Maurice, qui connaissait lui-même bien le métier en était stupéfait ; il lui arrivait même de venir le voir pour créer ses propres outils.

Les clients du Cépiau devaient savoir à quoi s’en tenir. S’ils voulaient des délais de réalisation suffisamment courts, ils devaient venir le harceler chaque lundi matin. En revanche, ils étaient assurés d’une chose, le travail était d’une qualité irréprochable et les meubles et autres objets d’une rare solidité.

Un jour, Charles, le régisseur du comte se pointa à l’atelier. Que pouvait-il bien faire là, lui qui ne lui avait jamais rien commandé ? Charles venait ici un peu comme à reculons. Il était très embêté. Le Cépiau, lui, ne se souciait guère de son visiteur, occupé qu’il était à manier la varlope sur un large plateau de noyer. Charles finit par accoucher :

- Voilà, Monsieur le Comte avait acheté l’an dernier une grande table de cérémonie en chêne à l’usine de Dijon. Et voilà que la semaine dernière, elle s’est partagée par le milieu. Bref, elle est fichue. Je me suis fait engueuler. J’avais cru bien faire en achetant cette table, moins chère qu’une table d’artisan. Et maintenant, il faut que je trouve une solution, sinon, je suis viré.

- Que veux-tu que j’y fasse ? Je n’y peux rien si vous n’êtes même pas capables de vous fournir dans les bonnes maisons. Ta table, elle a sûrement dû être fabriquée avec un mauvais chêne qu’on avait tout simplement oublié de faire sécher. Bref, les beusenots qui l’ont fabriquée sont plus cons que les souliers que tu portes.

- Mais oui, ne remue pas le couteau dans la plaie. Je voudrais que tu voies…

- Pas question !

- Mais on te paiera le prix que tu demanderas, dussé-je y mettre un peu de ma propre paye.

Le Cépiau avait lâché son rabot et réfléchissait. Puis après avoir réajusté son chapeau :

- Voilà ce que je te propose. Pour la table, tu ne me paieras que le bois et je te fais cadeau de la main d’œuvre. En échange, il faudra que tu fasses un effort pour me faciliter les choses sur les terres du comte.

- Mais…

- Il n’y a pas de mais ! C’est à prendre ou à laisser.

Charles grommela car il ne s’attendait pas à ça. Il pensait qu’il allait lui faire payer la table le double du prix habituel, mais là… Là, l’affaire était délicate, mais elle avait l’énorme avantage de ne point grever ses finances. La protestation n’était donc là que pour la forme. Il n’avait en effet d’autre choix que d’accepter le marché.

- Bon, d’accord, Cépiau, je vais voir ce que je peux faire. Il faudra quand même rester discret.

- Ne t’inquiète pas pour ça, jamais personne ne me verra.

Le marché fut donc conclu. Charles lui versa immédiatement une avance. Le régisseur avait à peine quitté l’atelier que le Cépiau se mettait en route pour A. pour aller voir Robert, l’ingénieur des eaux et forêts, qui avait fini par devenir son ami. En effet, réaliser une table de dix mètres de long en chêne nécessitait des bois spéciaux et Robert allait l’aider.

A suivre.

* beusenot : imbécile, niais, idiot du village…

Publicité
Cornus rex-populi
Publicité
Derniers commentaires
Publicité