Voici une note que je voulais rédiger depuis un certain temps. L’actualité chaude du moment à mon travail où nous montons des dossiers en catastrophe pour tenter d’assurer notre avenir m’y pousse, mais également, une note lue chez Christophe.
Je travaille dans une structure privée, une association de quatre collectivités territoriales (Commune, deux Départements, la Région), ce qui est une bizarrerie assez rare et qui ne pourrait probablement plus se constituer à l’heure actuelle. Une association qui a reçu un agrément de l’État qui lui confère un statut particulier et officialisé dans le Code de l’Environnement. Cela prend la forme notamment de délégations de services publics. Nous sommes une cinquantaine de salariés, répartis sur trois régions.
A noter qu’il existe actuellement dix structures analogues à la mienne agréées en France métropolitaine, permettant de couvrir le territoire, à l’exception de l’Alsace et de la Lorraine qui n’ont pas encore complètement émergé. Ces structures sœurs ont des statuts divers : association, syndicat mixte, service de parc national, service d’établissement public de recherche. Or, il s’avère que pour les associations surtout, c’est particulièrement difficile financièrement, surtout certaines années, parce qu’elles sont soumises aux aléas budgétaires et avec un financement de l’État insuffisant et qui est resté bloqué depuis de nombreuses années. Ce qui nous oblige, les uns et les autres, à aller à la chasse aux financements, notamment européens, lesquels demandent beaucoup de ressources propres, des tonnes de justifications à la limite de l’inquisition. Je suis pour ma part persuadé qu’une bonne part du zèle actuel du contrôle des institutions européennes vient des malversations agricoles passées, qui n’ont jamais eu de conséquences sur ceux qui en ont bien profité et abusé durant des décennies. De plus, les règles changent d’une région à l’autre, d’un projet à l’autre, ce qui a de quoi rendre dingue nos comptables. Cela leur demande un travail considérable et mobilise beaucoup de ressources humaines, même lorsque les financements sont assez modestes. Pour illustrer cette inquisition, je prends l’exemple d’une collègue au début de l’année qui était allée à une réunion en voiture et qui, compte tenu des problèmes de neige, avait préféré passer par l’autoroute moyennant un très léger détour. Les contrôleurs européens ont estimé que nous avions abusé, car elle avait dû faire 10 kilomètres de trop : à peine quelques euros largement justifiés sur une subvention européenne de quelques dizaines de milliers d’euros sur plusieurs années. On n’ira sûrement pas demander des comptes à ceux qui engrangent de l’argent de façon indue à pleines brassées.
Qui plus est, aucune somme d’argent n’est versée à la « commande » (il n’y a pas que l’Europe qui procède ainsi, les collectivités le font régulièrement avec toutes les associations de France), ce qui est franchement dur pour les associations avec des salariés qui ne peuvent pas constituer de réserves, ce qui implique de contracter des emprunts et enrichit donc les banques, ce qui est un scandale de plus. Bref, on se fait avoir sur toute la ligne, mais on n’a pas le choix.
L’autre façon de s’en sortir, ce sont les commandes et appels d’offres, qui ont bien augmenté chez nous ces dernières années. Mais nous ne sommes pas un bureau d’études, ce qui ne nous facilite pas la tâche non plus. Du coup, les tâches administratives nous mobilisent plus que de raison, uniquement pour se donner la chance de récupérer du fric, jeu où nous ne gagnons pas à chaque fois. J’aimerais parfois avoir la sérénité de certains de mes homologues d’autres structures qui n’ont pas ces contraintes. Pour moi, chaque fois que je (ou mon équipe, ou quelqu’un de la structure) dois passer du temps sur une quelconque activité, je dois savoir comment cela va être rémunéré. Certaines personnes fonctionnaires ou titulaires d’établissements publics (attention, je ne généralise pas) nous regardent avec des yeux ronds quand on ose leur dire que nous ne travaillons pas à l’œil, que tout temps passé sur un projet doit être rémunéré. Ces mêmes personnes ne se posent pas ce genre de question car en général, quoiqu’ils fassent, ils auront toujours la garantie d’être payés à la fin du mois, et l’argent qu’ils récupèrent à droite ou à gauche, par exemple au sein d’un laboratoire de recherche universitaire, c’est « juste » pour acheter du matériel supplémentaire, des analyses à l’extérieur, gratifier un stagiaire, payer un thésard, embaucher un CDD. C’est très bien, mais on voit bien qu’on ne vit pas tout à fait dans le même monde. Et quand je les entends se plaindre, ça me dégoûte quelque peu. Il est vrai en revanche que la pesanteur de l’administration universitaire est absolument redoutable (j’y ai goûté). On passe pour des radins, des mal élevés, quand on ne veut (peut) plus participer à des réunions qui se multiplient. On ne veut pas comprendre que nous devons gagner notre salaire, comme une « vulgaire » boite privée, néanmoins interdite du moindre bénéfice.
Au niveau national se prépare la création d’une agence française qui rassemblera plusieurs organismes de la « biodiversité », surtout des établissements publics, mais aussi notre fédération qui est une association. Il s’agirait, sur le papier, d’une bonne nouvelle, permettant de pérenniser cette jeune structure au parcours chaotique sur le plan financier.
Au niveau (inter)régional, on parle de la création d’établis*sements pub*lics de coop*ération environ*nementale, sur la base des établis*sements pub*lics de coop*ération culturelle, que l’on rencontre notamment pour des théâtres ou des orchestres. Ces organismes, intègrent directement l’État, ce qui a au moins l’avantage de le rendre responsable sur le plan financier, ce qui n’est pas le cas pour nous en ce moment. Mais il n’intègre pas que l’État, mais aussi des collectivités territoriales ou leurs regroupements. Cela nous permettrait d’être moins sur la brèche pour aller à la recherche de subsides, de passer plus de temps à des tâches davantage scientifiques et non administratives et d’être un peu plus sereins sur notre devenir à court terme. Avec le risque toutefois d’une certaine perte d’indépendance dans les écrits ou les paroles, même si nous ne sommes pas totalement libres à ce niveau non plus. Mais rien n’est fait et de toute manière, il y a bien longtemps que j’ai appris à ne plus croire au Père Noël.