Ma récente note montrait les graphiques qui résultaient d’une analyse de co-inertie. Ce type d’analyses statistiques multivariées couple deux analyses en composantes principales. Ici, je cherchais (dans le cadre de mon travail de thèse) à établir les liens qui existent entre les conditions du milieu (paramètres du sol [composition granulométrique, calcaire actif, pH, les matières azotées…] et les autres facteurs liés à la dynamique fluviale [variabilité des lignes d’eau, durée et fréquence de submersion, éloignement par rapport à un chenal actif du fleuve…]) et le paramètre végétation (composition floristique semi-quantitative). Cette note m’a été suggérée alors que je recherchais des images pour la note précédente sur la navigation ligérienne et que je suis retombé sur ces graphes quelque peu indigestes au moment même où Madame K. me taquinait.
Du coup, cette histoire de statistiques m’a rappelé des souvenirs très particuliers. Avant même de commencer ma thèse, débutée il y a maintenant plus de dix ans (déjà !), j’avais dans la tête de démontrer des choses que l’on devinait de façon intuitive sur l’organisation spatiale des communautés végétales au sein de la plaine alluviale de la Loire. Mais cette intuition, si elle paraissait évidente à quiconque possède un minimum de connaissance sur l’écologie des plantes ou des communautés, elle n’avait jamais été démontrée formellement. Et surtout, on n’avait jamais su quantifier ni hiérarchiser les différents paramètres.
Il faut ici rappeler qu’en dehors de certains aspects qui m’avaient été imposés (mais que j’acceptais bien volontiers), j’avais moi-même défini l’essentiel de mon travail de thèse et les moyens adaptés (y compris logistiques et financiers) pour mener ces recherches. Certes, je n’étais pas seul et je fus soutenu, mais je peux néanmoins affirmer que le degré de liberté qui me fut accordé est absolument exceptionnel. En effet, je suis presque toujours resté libre de mon emploi du temps, de la façon de m’organiser, de recueillir les données sur le terrain, puis de les analyser. De tous les thésards que j’ai connus ou qu’il m’arrive de croiser encore, je ne connais qu’un autre exemple (un ami) où une telle liberté a pu s’exprimer. Il faut dire que nous étions des cas atypiques : nous avons (lui plus que moi) débuté nos thèses après avoir interrompu nos études et avoir exercé des activités professionnelles, et surtout nous avions déjà acquis une grande aisance dans ce que je considère comme absolument essentiel : savoir déterminer, lui des bestioles aquatiques et moi des plantes.
Cette aptitude n’est pas aujourd’hui un cas général, mais une exception. Pour ma part, je considère que cela devrait être un préalable obligatoire à qui prétend mener des recherches dans le domaine de l’écologie ou des sciences naturelles en général et qui s’intéresse directement à la vie des organismes au sein de leurs populations ou de leurs communautés. L’expérience montre que même chez des universitaires prétendument confirmés, ce préalable n’est pas nécessairement respecté. Ce manque de connaissance naturaliste de base nuit parfois aux recherches qui sont menées, ce qui conduit à des erreurs ou à des contresens majeurs. Pour moi, la recherche dans ce domaine, ce n’est pas simplement savoir manier des concepts théoriques, bien utiliser les logiciels de statistiques, explorer la bibliographie internationale (elle-même parfois sujette à caution) ou savoir se plier à une discipline pour rédiger des publications, c’est aussi connaître le mieux possible la matière première de son objet d’étude et c’est aussi savoir observer, comparer et réfléchir. Et observer, comparer et réfléchir, ça demande du temps. Ainsi, on ne s’improvise pas botaniste en quelques semaines, on ne comprend pas comment les plantes et leurs communautés « fonctionnent » sans des années d’observation, des tas de sorties sur le terrain et sans un minimum d’esprit de synthèse permettant de mettre tout ça en perspective.
La chose n’est pas nouvelle, mais je crains qu’elle ne s’aggrave encore avec les réformes actuelles de la recherche et de l’université. Outre le fait que l’on abandonne encore plus en France (c’est loin d’être une règle générale en Europe) les sciences naturelles (dont la botanique), nous avons depuis le début des années 1990, succombé aux charmes de la recherche à l’américaine, notamment en ce qui concerne la formation des jeunes docteurs. C’est une catastrophe dans le domaine de l’écologie des communautés. Sous prétexte d’efficacité, la thèse doit être menée en trois ans. Et peu importe les connaissances naturalistes initiales dès lors qu’on connaît « un minimum » le domaine, pourvu que l’on sache se débrouiller pour le reste.
Après cette longue parenthèse, revenons au sujet initial. Dans le cahier des charges de ma thèse, il n’était pas textuellement écrit que je devais établir un modèle (numérique, statistique) d’organisation des communautés végétales de l’hydrosystème Loire, mais cela faisait partie de mes objectifs personnels que je n’avais pas tous révélés. En novembre 2001, soit environ quatre mois avant d’avoir mis un point final à ma thèse, je triturais mes données car je cherchais, forcément, à obtenir des résultats. Après un travail assez considérable de renseignement des données manquantes, de calculs improbables, à ne plus trop savoir ce que l’on fait globalement à force de produire des chiffres de façon compulsive, on réalise la première analyse statistique sur le travail que l’on vient de réaliser. Et là, catastrophe, rien ne marche. Déception gigantesque, tout espoir de modèle s’effondre. C’est alors que je m’aperçois que j’ai quelques rares données complètement atypiques (sous- échantillonnées car rares sur le terrain) qui perturbent complètement l’analyse. Ce n’est pas un problème, je supprime ces données (supprimer ne veut pas dire ne pas en tenir compte), et là tout s’éclaire. Toutes mes analyses statistiques se mettent à fonctionner et les résultats ne se font pas attendre : si certaines intuitions se confirment, d’autres éléments, cette fois non prévus, se font jour. Du coup, mon modèle tient la route.
Dommage que je n’ai pas eu l’occasion de l’étoffer mon travail et de poursuivre dans cette voie. Une voie que personne n’a reprise depuis (aucune voie alternative d’ailleurs) : à se demander si tout le monde a compris où je voulais en venir. Je ne me fais pas d’illusion, ceux qui ont compris se comptent sur les doigts d’à peine plus d’une main, et comme je n'ai pas eu l’occasion de beaucoup communiquer sur mon travail, c’est resté en rade. Et pourtant, à la clé, il y a des choses extrêmement concrètes en terme de gestion du fleuve. Une étude de porter à connaissance de ma thèse avait été lancée (à l’époque, je devais m'en charger - j'étais quand même pas le plus mal placé pour le faire), mais j’ai préféré venir dans le Nord, plus grande sécurité d’emploi oblige. Le travail a été réalisé par un bureau d’étude, mais ce fut de l’avis d'un ami, très décevant (compétences insuffisantes du rédacteur - un de mes anciens étudiants), et du coup personne n’a osé me montrer ce porter à connaissance. Pourtant, je ne suis pas frustré car la typologie de la végétation que j’avais proposée est celle qui est officiellement retenue par les administrations et dans différents travaux de recherche, y compris sur d’autres thématiques.
C’est fou où ça peut me conduire les analyses statistiques !