Algérie, B-26 et autres artisans des horreurs
Cette note m’a été inspirée par mon père, qui a trouvé, probablement avec ses copains anciens combattants en Algérie, des choses sur internet, en particulier ici. Et sur son smartphone, il s’est vu deux fois sur des photos en 1958. Sur la première photo, il est la personne qui n’est pas au volant dans la jeep. Sur la seconde, il est au niveau de la nuque de De Gaulle, la deuxième tête vers la gauche.
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Comme j’ai pu le dire, sans doute à plusieurs occasions, mon père a été mobilisé en Algérie durant deux ans et demi entre 1956 (il avait vingt ans) et 1958. Il était affecté à la base aérienne de La Sénia, au sud d’Oran. Les avions de combat dont ils disposaient étaient d’origine américaine, principalement des B-26 Invader (Douglas), appelés A-26 Invader durant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait donc d’un avion mixte apte à bombarder et à réaliser des attaques au sol car dotés de multiples mitrailleuses lourdes. Mon père était armurier et outre les armes de poing et d’épaule, il s’occupait de monter des bombes dans les avions. À ce titre, il a sans doute contribué à faire des centaines, des milliers de morts… Quelques points sont à souligner :
- il n’a jamais été au courant de la présence de bombes spéciales type napalm ou autres armes « chimiques », ce qui ne signifie pas qu’il n’y en a pas eu, loin de là (au contraire, on peut trouver des témoignages assez clairs comme ici) ;
- quelques bombes tombaient dans le sable du désert et n’explosaient pas ; les combattants algériens les récupéraient et venaient les faire exploser sur des cibles françaises civiles ou militaires. C’est la raison pour laquelle l’armée avait piégé des bombes et mon père y a contribué, c’est-à-dire faire croire que des bombes n’avaient pas explosé et faire en sorte qu’elles explosent quand on essayait de les récupérer / détourner ;
- il avait monté aussi des bombes à fragmentation, c’est-à-dire des bombes faites de sous-munitions, moins puissantes mais capables de tuer sur des zones plus larges. Un des soucis de ces bombes, c’est qu’elles n’explosent pas toutes et peuvent s’ensabler ;
- il a enfin monté des bombes à fléchettes qui ne comportent pas d’explosifs. Il s’agit d’une multitude de tiges en acier comme des pointeaux profilés qui en tombant en rangs serrés, telles de grosses fléchettes percent, blessent et tuent les cibles. C’était surtout utilisé pour tuer des troupeaux (chèvres, moutons) dans les zones occupées par les combattants algériens, dans le but de contribuer à les affamer. Et bien sûr, parfois, cela ne tombait pas que sur des herbivores.
Mon père n’a jamais été témoin de « corvées de bois ». Il n’a pas été non plus témoin d’actes de torture, mais il sait que des militaires, en dehors de son groupe / régiment, y ont eu forcément recours pour forcer les combattants algériens à révéler leurs cibles ou autres. Il a néanmoins toujours été scandalisé d’entendre que la pratique était généralisée en Algérie. Ses collègues de groupe / régiment et lui ne l’avaient pas vue et encore moins pratiquée. Il faut dire qu’en dehors de quelques rares opérations en ville, son groupe / régiment occupaient une forme de microcosme particulier, un peu « élitiste » et « hors sol » comparativement à des régiments d’infanterie ou autres de l’armée de terre qui opéraient dans des zones de combats plus rapprochés, ce qui fait qu’il a été relativement épargné de ce point de vue, en voyant moins d’horreurs issues de chaque camp. Il a quand même vu d’autres choses pas terribles, notamment sur les pistes ou à proximité. Je pense que mon père, comme beaucoup d’autres qui y sont allés, a été irrémédiablement marqué par la guerre d’Algérie. Il a eu l’occasion de dire qu’il avait été endoctriné par la hiérarchie militaire déjà sur le sol français à la base de Salon-de-Provence juste avant de se rendre pour de vrai à Oran. L’armée avait fait des appelés du contingent des personnes haineuses envers les combattants algériens et de cela, il reste difficile d’en sortir. Contrairement à d’autres, il en a beaucoup parlé, et même beaucoup radoté sur le sujet, ce qui exaspérait ma mère. Il en a parlé parce que ce qu’il avait vécu restait racontable comparativement à d’autres qui avaient vu ou vécu des choses bien plus effroyables qu’ils ne pouvaient pas exprimer sans se nuire à eux-mêmes ? Ou est-ce parce qu’il en a beaucoup parlé que cela lui a moins pesé ? Ou un peu des deux ? Lui, depuis quelques années, pour plaisanter, parle de son « Club Med ». Ceux qui ne le connaissent pas son humour très spécial, se demandent s’il a été GO dans sa jeunesse.