Dès les vacances arrivées, nous partons en Bretagne le samedi. Nous arrivons dans un nouveau gîte fort sympathique, cette fois à Melgven. Le chauffage est assuré par un poêle à granulés de bois dont je n’ai pas compris immédiatement le fonctionnement. Il faut dire que le propriétaire (qui le possédait depuis peu), n’était pas plus doué que moi et la notice claire comme du jus de chique. Mais après, c’est allé tout seul. Le dimanche, après avoir déjeuné chez la duchesse mère, nous allons faire un tour traditionnel du côté de Névez (île Raguenez et ses abords), puis à Trégunc (pointe de Trévignon).
Durant l’été 2023, peu après le décès de ma mère, mon père avait été contacté par un ami, ancien collègue, ancien responsable syndical, plus jeune que lui et très actif dans une association locale de recherches historiques au sujet de la réalisation d’un film sur l’histoire de l’entreprise dans laquelle ils avaient fait la plus grande partie de leur carrière. L’ami en question avait d’ailleurs en son temps permis la conservation de nombreuses archives de l’entreprise, avant qu’il ne les confie aux archives municipales et départementales. Ces archives ont joué un rôle majeur pour l’histoire et ce film. Cette entreprise avait compté à son apogée, environ 800 salariés dans différents domaines parmi lesquels la réalisation de bouteilles de gaz à haute pression, de corps d’accumulateur (de style de ceux qui se trouvent sur les conduites d’eau pour empêcher les coups de bélier et la destruction des pompes), de grands réservoirs d’air comprimé à très haute pression pour la marine, en particulier pour les sous-marins nucléaires, des munitions telles que les obus (entre autres), notamment pendant la Première Guerre mondiale, mais aussi lorsque la France était l’amie de la Lybie dans les années 1980… Et des éviers en inox et pas mal d’autres « bricoles ». Mais le savoir-faire unique concernait les bouteilles de gaz à haute pression dont le mode de fabrication était unique en France et dans une bonne partie de l’Europe car entièrement forgées d’un seul bloc d’acier et sans soudure… d’où le nom du film retenu : « SanSoudure ». Les autres fabricants de bouteilles de gaz utilisaient des pièces différentes soudées. Certains clients exigeants comme les plongeurs de la Comex de Marseille ne voulaient entendre parler que de bouteilles forgées, misant tout sur la sécurité maximale, même après la fiabilisation des soudures. Mon père a travaillé dans cette entreprise de 1961 à 1992 (ma mère de 1963 à 1983). D’une entreprise familiale et innovante créée au début du XIXe siècle, elle a fini dans le giron de grands groupes industriels dont le but était avant tout le profit voire le détournement massif et frauduleux d’argent (le principal coupable à la fin des années 1970 avait été lourdement condamné mais le mal avait été fait). Je ne m’étends pas sur le sujet, ce serait trop long. Après beaucoup de péripéties, l’entreprise fut reprise par une petite partie des salariés dans le cadre d’une SCOP de 1984 à 1989. Elle fut rachetée pour une poignée de petits sous par un grand groupe métallurgique du Nord. A compter de la fin des années 1980, les ateliers ont commencé à être démantelés, ceux-ci s’étendant sur plusieurs hectares. Il ne reste presque plus rien des ateliers. Mon père a été le dernier salarié non-cadre à quitter l’entreprise en 1992 dans le cadre d’un dispositif de pré-retraite.
Le film a été réalisé par une association d’artistes locaux. Il met en scène des images d’archives, en particulier des films d’actualité ou amateurs et retrace l’histoire de la ville et de l’entreprise de sa naissance jusqu’à son extinction, avec un cadre historique sérieux et la participation d’un historien émérite (Université de Saint-Etienne) et de témoignages de cadres et surtout d’ouvriers de l’entreprise. Parmi ses derniers, mon père est le plus âgé encore en vie et intellectuellement valide. De fait, il ponctue les 90 min du film du début à la fin, parfois en voix off. Il a été filmé à 3-4 occasions. Il apparaît un peu comme une forme hybride d’ancien combattant et de vieux sage et il contribue à donner une teinte pessimiste, assez noire et fataliste au film. D’ailleurs ce ton très sombre du film convient bien à la réalité tragique vécue par l’entreprise et ses ouvriers. Je pense aussi qu’à mon sens, cela a conféré au film un vrai intérêt artistique. Cela a aussi été un vrai succès lorsqu’il a été diffusé et rediffusé dans certaines salles de cinéma durant toute l’année 2025 à proximité de RDG mais également dans une partie du département de la Loire et certains départements limitrophes. Je sais qu’une personne a vu ce film à trois reprises et qu’il a suscité pas mal d’émotion à certains. Pour ma part, je n’ai pu le voir qu’en cette fin d’année car j’ai pu l’avoir sur support numérique via l’initiateur du film et mon père. Bien entendu, si j’étais loin de tout connaître, je ne méconnaissais pas l’histoire et je connaissais un tout petit peu l’usine pour avoir rendu visite à mes parents sur place de manière ponctuelle et effectué une visite assez complète lors d’une porte ouverte dans les années 1980. Une forme de réalité concrète de l’enfer de la chaleur extrême (forge), du froid hivernal (ateliers immenses difficiles à chauffer et trop anciens), du bruit (presses, marteaux-pilons même si rarement utilisés), crasse… La sécurité au travail était parfois précaire… et il y a eu de nombreux accidents, du plus bénin à des blessures très graves à mortelles. Ma mère y travaillait à temps plein, tant que l’entreprise possédait un nombre important de salariés (plus de 300). Elle soignait les blessés, faisait de la prévention et assurait les visites médicales préventives ou non. Un médecin de ville venait tous les jours pour des visites et ce n’était pas un luxe. Seulement, tous les médecins n’étaient pas à la hauteur. Mon père avait eu vaguement l’idée que je fasse un « stage » estivale dans l’usine, mais ma mère s’y était catégoriquement opposée ; elle avait trop vu d’accidents qui arrivaient à des débutants, y compris à des professionnels, mais également à des personnes aguerries. Il faut dire que les sécurités sur les machines, quand il y en avait, étaient dépassées ou enlevées car mal faites. Et tout ce qui tape, tourne, tape ou brûle (métal en quasi-fusion, frottements, acides forts) est potentiellement dangereux.
Au-delà de l’intérêt historique et artistique du film, je trouve néanmoins que la tristesse qui en émane ne traduit pas toute la réalité. En effet, malgré les conditions de travail parfois extrêmes au sein de cette entreprise, beaucoup d’ouvriers étaient profondément attachés à leur travail et pouvaient vivre de belles choses à côté. J’ai quand même vécu ce bon côté avec mes parents et les amis et collègues de l’entreprise.
Enfin, si le film fait bien mention à la pollution de l’air. On y parle du développement de l’industrie minière dès le XVIIIe s. par l’extraction locale du charbon et de la sidérurgie et de la métallurgie depuis le début du XIXe s. et du parallèle en termes de « maltraitance » de l’atmosphère et des ouvriers qui y travaillent et y vivent localement. En revanche, le film n’évoque pas la pollution de l’eau du Gier, pollutions majeures depuis Saint-Chamond jusqu’à sa confluence avec le Rhône à Givors. Des pollutions par les eaux usées domestiques en rejet direct (jusqu’au début des années 1990 et même 1996 pour l’agglomération de Saint-Chamond), au total plus de 100 000 équivalents-habitants, mais aussi des pollutions industrielles diverses : teintureries, puissant tissu (importance, variété) de l’industrie métallurgique jusqu’à la fin des années 1970. Dans l’usine dont il est question, on se servait de l’eau comme matière première des puissant circuits hydrauliques, mais on rejetait l’eau de trempage des pièces forgées et surtout des acides forts (décapage) directement dans la rivière, sans le moindre traitement. Les huiles hydrauliques ou de trempage devaient suivre le même chemin. Pas de contrôles, pas de souci. Il faut dire que la rivière était extrêmement pauvre du point de vue de la faune et de la flore aquatique, sans poissons la plupart du temps sur la plus grande partie du cours. La loi sur l’eau renforçant la lutte contre la pollution de l’eau ne date que de 1992… et avec la régression industrielle majeure dans la vallée et les stations d’épuration, la qualité de l’eau s’est améliorée de manière assez extraordinaire (on y pêche des truites).
Mon père « ouvre le bal ». Il était ici dans le musée de la Forge de Saint-Martin-la-Plaine. Cette commune rurale a de longue date possédé un artisanat de forge, notamment des chaines et une toute petite industrie dans le domaine, qui n’a rien à voir avec l’industrie « lourde » de RDG. Une toute petite partie de cet artisanat s’est maintenu.
Dans un local communal de RDG avec certains de des anciens collègues un peu plus jeunes. On notera l’autorité, la conviction, voire la bombe dégoupillée qui peuvent impressionner certains qui n’ont pas les clés de décodage. Les réalisateurs ont joué là-dessus, c’est sûr.
Et une forme d’humour et de sourire reviennent.
Des images d’archives dont j’ignorais totalement l’existence. En 1983 (ou début 1984) lors de l’occupation de l’usine (ou maintien de l’outil de production) pendant plus de huit mois avec ma mère (qui ira travailler ailleurs) et mon père qui investira ses indemnités de licenciement, avec 142 autres salariés, dans la SCOP qui sera lancée en 1984. L’État avait promis d’investir la même somme que les ouvriers – 4 MF – promesse qu’il n’a jamais tenue. Il n’a rien fait pour que le principal concurrent et ses alliés coule l’entreprise quelques années plus tard.