Au départ, ce texte se voulait un simple commentaire à la note de notre ami Karagar « OUI » mis en ligne le 25 août 2006. Mais voilà, ce commentaire est plus long que prévu et il m’a semblé qu’il méritait une petite note, ne serait-ce au moins que pour remercier celui qui me l’a inspirée. Je pense par ailleurs qu’il me pardonnera d’avoir copié son titre.
Le Marais aux lièvres, c’est bien en Flandre intérieure, mais plus tout à fait un plat pays. Le bassin minier, les industries polluantes du Nord, c’est tout à côté. Mais comme en d’autres pays ; il existe là aussi des sédentarismes d’un autre âge. D’abord un sédentarisme des esprits, parfois une frilosité, plus rarement une étroitesse. Il existe un monde entre les terres limoneuses des Flandres et les terres noires des terrils, entre les champs de pommes de terre, de betteraves, les grasses pâtures et les multiples friches industrielles, entre les fermes et les demeures néo-flamandes et les corons et autres habitats populaires en déshérence de la ville dortoir qui n’en finit pas de s’étendre. Qu’est-ce qui est le mieux ? Je ne sais pas répondre à cette question. Simplement que le Marais aux lièvres est une ville à taille humaine et que c’est là, pas tout à fait par hasard, que j’ai choisi d’habiter. Ce n’est pas Chinon, Autun, K. ou K2, mais voilà, S. n’a pas détesté non plus.
La « Grande salle »... Oui, j’ai bien remarqué les dorures, les sièges capitonnés, le tapis rouge, les lustres, les portraits des maires de la ville. Je n’ai pas détesté cette salle, mais je n’ai rien vu. J’étais tellement stressé. Pas un stress de peur (à part celle d’arriver en retard suite à une péripétie de chaussure maternelle), juste un stress de responsabilité. La responsabilité de dire OUI à la femme que j’aime. Ce OUI, il y a bien longtemps qu’il était une évidence pour moi, pour nous. Mais un OUI à prononcer de façon franche et massive. Ce 19 août (un mois déjà !), ce fut S. qui dit OUI la première. La façon déterminée dont il fut proclamé fut soulignée par l’Adjoint au Maire, ce qui eut pour conséquence de me mettre une pression supplémentaire. A cet instant, j’avais l’impression d’être dans une bulle, livré seul dans cette salle, malgré la famille, les amis et collègues tous derrière moi, derrière nous. Et l’Adjoint qui mettait un temps infini avant de me poser LA question. Il ne fallait pas que je me trompe, que je dise bien OUI. Il fallait rester correct, ne pas hurler un OUI intempestif, il ne fallait pas rester avec un OUI timide et inaudible, il ne fallait pas que l’émotion intense qui m’emplissait à cet instant m’empêche de parler. Il ne fallait pas que ma voix chevrote ou prête à sourire. Après un « siècle » d’attente agacée, la question arriva enfin, et je fus le premier spectateur de mon OUI. Apparemment un OUI clair et net, un OUI aussi distingué par l’Adjoint. Pas le OUI le plus esthétique par la voix, mais incontestablement le plus beau OUI de ma vie, et surtout un OUI ferme et définitif, pour la vie ! L’émotion se fit sentir encore quelques instants lorsqu’il fallut glisser l’alliance au doigt : j’en tremblais encore et S. le remarqua. En fait, je ne fus vraiment remis que lorsque le vin d’honneur fut terminé. A croire que Monsieur K. et moi n’étions pas dans la même salle, que nous ne vivions pas le même événement. A vrai dire, à bien y regarder, il y a bien des similitudes. Nous étions un peu coupés tous les deux de la scène qui se déroulait sous nos yeux. Pour Monsieur K., les fenêtres s’étaient embrumées ; pour moi, le brouillard était dans la salle. Ce n’est qu’à l’instant où l’on fit signer les témoins que je pus me dégager de mon ouate, suspension spatio-temporelle. Tout cela grâce au stylo-piège de la Mairie. Un signe du destin qui les empêchait de signer ou les deux témoins dans la Lune ? Je n’ai aucune affinité pour la première solution. La parfaite connaissance du second témoin et le texte de Monsieur K. me prouvent que la seconde solution est évidemment la bonne. Au vin d’honneur, nous fumes honorés, entre autres (ce n’est pas un scoop, car la publicité en a été faite dans ses pages bloguiennes), par un discours de Monsieur K. Monsieur K. dans ses œuvres : un moment d’anthologie (en tout cas pour moi). Le texte, que nous conservons précieusement, n’est pour ainsi dire non crypté et parfaitement clair et bien écrit. Cependant qui aura pu en saisir le sens de chaque mot ? Le battement d’aile du papillon est une image qui m’a plu dès qu’elle fut prononcée pour la première fois, car elle correspond bien à ce qui s’est passé entre S. et moi. Personne ne s’étonnera d’entendre le naturaliste que je suis souligner l’importance de la sauvegarde des Lépidoptères, même s’ils ne sont pas que des pollinisateurs de rhizophytes ! Personne ne s’étonnera non plus, comme cela a été rappelé lors du discours, que même si je ne suis pas un spécialiste des mouvements chaotiques, mon « cerveau rationnel et terrien » domine mon « cerveau émotionnel et sensible ». On finit par rendre un hommage au fait que ma carapace de « logique cartésienne de premier degré » est désormais bien fissurée, même si je suis toujours tenté de la revêtir à chaque instant car j’ai l’impression d’y être mieux protégé, d’être dans un bain coutumier. C’est sans doute le battement d’aile cher à Monsieur K., et surtout le cyclone qu’a engendré S. qui m’ont permis d’ouvrir des yeux dont je ne soupçonnais pas l’existence. Des yeux neufs qui ont engendré d’autres fissures dans ma carapace parfois trop jacobine et étatique. Pendant que j’y suis, il me faut aussi rendre hommage ici à un autre papillon breton (Arvalafenn), qui avec une immense courtoisie et pédagogie, sans que je m’en rende compte, avec S. comme alliée en coulisse, m’a fait tenir des discours sur son ancien blog que mes anciens yeux auraient eu peine à reconnaître. Merci de m’avoir ouvert l’esprit sur bien des choses.
Longtemps, j’ai eu de l’indifférence en voyant les jeunes gens qui s’aimaient, qui s’embrassaient en public ou autre… Longtemps, j’ai cru, pour diverses raisons, que l’amour d’un autre être m’était interdit. Pis, longtemps, je n’ai accordé aucune importance à l’idée d’aimer quelqu’un. Quelque part, même si cela n’était pas conscient, j’étais trop dans le nombrilisme et l’intérêt à courte vue de ma personne. Je ne le regrette pas car cette attitude a servi, un temps, ma cause. Et puis un jour, on finit par s’apercevoir que l’on commence à prendre de l’âge, que les gens s’aiment autour de vous. A un moment donné, on se rend compte que partout où l’on va, on est le seul à venir seul. On finit par penser que l’on n’appartient plus tout à fait au même monde (même si j’ai toujours un peu pensé que je n’étais sérieusement pas de mon temps et décalé dans mes goûts, voire sans goût moi-même). Puis on connaît quelques difficultés, pourtant bien futiles, si on les compare aux blessures de beaucoup d’entre-nous. Face à ces difficultés, on se dit, qu’il faut se décider à en sortir. On finit par trouver que l’amour entre deux personnes c’est formidable, même si on se dit en même temps que c’est bien fragile. [Je passe les épisodes intermédiaires.] On finit par aimer être vu en train de faire un bisou à sa femme en public. On finit par penser que c’est très naturel et très réjouissant. Et en même temps, on se dit depuis longtemps déjà que ce n’est pas juste que l’on ne puisse pas trouver ça normal que deux femmes ou deux hommes ne puissent pas en faire de même, qu’on leur interdise un amour proclamé et officiel. On finit par se dire que la société a souvent là aussi des mœurs bien cruelles au nom de je ne sais quel principe qui n’a peut-être jamais eu lieu d’être. On est triste que certains ne puissent pas célébrer, comme les autres, leur amour. On se dit que cela finira sans doute par changer. Suis-je trop optimiste à la vue du conservatisme à la française ? Je ne sais pas, mais il y a parfois des effets de seuil qui font que l’on franchit des obstacles que l’on croyait hier insurmontables. Mon mariage avec ma Fabuleuse n’est-elle pas en soi une illustration d’un effet de seuil ?