Saint-Georges correspond à un ancien prieuré de femmes (Saint-Georges-des-Bois ou Saint-Georges-en-Montagne selon les textes) dont on a la preuve qu’il existait au début du XIIIe siècle. Faute de moyens de subsistance et de revenus suffisants, l’évêque, malgré la résistance des religieuses, l’a fait fermer au début du XVe siècle ; la chapelle a été détruite pendant la Révolution. Les pèlerinages pour la Saint-Georges (22 avril) se sont cependant poursuivis jusqu’au XXe siècle.
Mon père a connu Saint-Georges après la guerre. Il y venait en vacances plus ou moins régulièrement. Mon arrière grand-tante (Tante M.), veuve, en était propriétaire : un domaine sur lequel se trouvaient deux fermes, des terres agricoles, des prairies et puis deux petits bâtiments correspondant à la maison, à l’atelier et à l’écurie d’un charron, des bois et un étang où mon arrière grand-oncle allait à la pêche et à la chasse. Avant guerre déjà, le charron n’était plus en activité et sa maison faisait un peu office de pavillon de chasse.
Tante M. résidait très souvent à Paris, mais il lui arrivait de venir à A. Pour s’occuper du domaine, elle avait des fermiers et un régisseur. On comprendra qu’elle n’était pas dans la misère, puisqu’elle possédait des commerces et de nombreux immeubles à A. et Paris. Le régisseur n’en était pas moins une véritable crapule. Il a profité à fond de sa situation pour faire feu de tout bois. Par exemple, il a vendu tous les gros bois en forêt et a empoché seul la mise. A la demande de Tante M., il a fait réaliser des travaux surfacturés, en a saboté d’autres… Il n’était pas régisseur que pour Tante M., mais j’ignore s’il en arnaquait d’autres. Toujours est-il qu’il avait un bon train de vie. Tante M. n’a pas toujours été complètement dupe de ses entourloupes, mais beaucoup de choses sont passées inaperçues. Ce n’est pas tout, pour achever le portrait du régisseur, il y eût cet épisode. Tante M., mon grand-père (son neveu qui était à peu près du même âge) et mon père furent invités à la maison du régisseur. A table, les enfants étaient exclus, l’épouse également (ils mangeaient dans la cuisine), mais la maîtresse du scélérat était à table. On croit rêver, mais tout cela se passait à la fin des années 1940 ou au début des années 1950. J’ignore comment son épouse a terminé ses jours, mais je sais que ses enfants ont vraiment souffert (j’ai connu sur le tard le fils, aujourd’hui décédé).
Dans la seconde moitié des années 1950, Tante M. a commencé à vendre certaines de ses propriétés (elle n’avait pas d’enfants). Les fermes du domaine furent ainsi vendues, dont celle de Saint-Georges. Cette dernière fut achetée en 1956 par une famille paysanne venue d’une proche campagne de Côte-d’Or. Cette famille avait 4 enfants. J’ai connu tous les membres de cette famille : une seule personne sur les six est encore de ce monde (la fille actuellement âgée de 55 ans). Mon père, en tant que petit-neveu a pu « récupérer » au début des années 1960, la partie de l’ancien domaine qui n’avait pas de vocation agricole. Et il est tout naturellement devenu l’ami des nouveaux propriétaires de la ferme. Et c’est mon cas aussi avec tous les éléments rapportés depuis. Mais parmi ces personnes, il y eût un homme que j’appellerai Angel. Angel était un homme d’une immense gentillesse, d’une immense patience. Quand je l’ai connu, il était déjà marié et habitait le village. Il travaillait dans une usine (fonderie). Après la mort du père en 1973, la propriété resta en indivision et la mère en garda la jouissance. Dans la seconde moitié des années 1970, un des fils, sans doute influencé par sa femme, se brouilla avec l’ensemble de la famille, ce qui a eu des conséquences majeures jusqu’à aujourd’hui, conclusion posthume d’une brouille ridicule de trente ans.
Après un grave problème cardio-vasculaire, Angel fut mis en invalidité. Entre temps, la mère était allée habiter chez sa fille, dans une maison voisine de la ferme. Angel, qui ne concevait pas de ne rien faire prit l’initiative, en accord avec sa mère, d’aller habiter le logement de la ferme qui venait d’être libéré, en attendant la réfection de sa maison au village. Et puis comme ça n’allait pas trop mal, il s’occupa de pas mal de choses à la ferme. Nous savions que sa maladie était grave. Il avait arrêté complètement la cigarette et ne buvait de l’alcool, en quantités raisonnables, que pour les grandes occasions. Devant la forme qu’il montrait la plupart du temps, il avait réussi à nous faire oublier la gravité de sa maladie. Pourtant, lorsqu’il déchargeait du foin dans la grange en été et à cause de la poussière, il était parfois obligé d’aller prendre son « start pilot », autrement dit de la ventoline.
A cette époque, je passais l’essentiel de mes vacances, et plus tard, de nombreux week-ends à Saint-Georges. Immanquablement, j’allais souvent discuter, parfois des heures, avec Angel. Il n’était pas allé beaucoup à l’école, mais s’intéressait à beaucoup de choses et écoutait attentivement ce que l’on lui racontait. Ainsi, aussi curieux que cela puisse paraître, j’allais souvent le voir lorsqu’il curait et pansait les vaches dans les étables. Je me souviens lui avoir raconté dans des détails invraisemblables, tout mon travail sur la Loire. Car bien sûr, il me posait des questions pertinentes qui ne manquaient pas de me rendre encore plus bavard. Je crois que, sans trop m’en rendre compte, j’ai personnellement beaucoup profité de ces discussions : aptitude à m’exprimer oralement et à rendre intelligible un discours scientifique. Et puis nous parlions aussi un peu de politique et de plein d’autres choses. Bref, ces discussions étaient un vrai plaisir pour lui comme pour moi. Et nous aimions nous retrouver ensemble aussi souvent que possible. Mon père discutait aussi beaucoup avec lui. Et quand le boulanger passait le matin, c’était un rituel « discours » de 5 à 10 minutes. Cette pause du boulanger était incluse dans sa tournée (pour ainsi dire, c’est lui qui apportait des nouvelles fraîches de la ville). Angel était aussi quelqu’un qui aimait rendre service et il est vrai que nous en avons beaucoup bénéficié. Mais il est aussi vrai qu’une profonde amitié nous unissait.
Au printemps 2000, Angel est décédé des suites de la maladie qui l’avait atteint une dizaine d’années plus tôt. Il s’était un peu arrangé pour dissimuler la gravité de sa maladie. Comme il ne voulait pas que la maladie entrave sa liberté, il s’était arrangé pour esquiver certains « outils thérapeutiques », dont je suis certain aujourd’hui qu’ils n’auraient pas servi à grand chose.
Sa disparition m’a laissé un énorme vide. Il n’avait qu’à peine plus de 50 ans et c’est la mort qui m’a le plus perturbé jusqu’à présent. Il constituait (sans doute pas que pour moi), une référence, une sorte de bouée par sa gentillesse, son amabilité, son calme à toute épreuve. Angel était aimé un petit peu par tout le monde, sauf les beaux parleurs, les prétentieux et autres vaniteux pour lesquels il cultivait une belle indifférence.
Encore aujourd’hui, je l’imagine encore arpenter les prairies de Saint-Georges. Il fait encore partie de mon paysage intérieur. Je me demande encore par rapport à un événement, ce qu’il en aurait pensé. Et jusqu’à une période récente, je me suis interrogé sur ce qu’aurait fait Angel à la place de ce que n’avait pas fait celui qui prétendait s’occuper de la ferme depuis sa disparition. Une part de hasard a fait que c’est son fils qui a repris la ferme depuis peu. Je n’ai pas beaucoup d’atomes crochus avec lui et je ne suis pas totalement l’esprit tranquille par rapport à ce qu’il fera de l’intelligente philosophie gestionnaire de son père.