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Cornus rex-populi
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18 mai 2023

Ma mère (1) : contexte

Je reprends les mots de mon père : ma mère « tire ses dernières cartouches » en ce moment. Avant le 21 avril et malgré mes avertissements, il n’avait pas réellement conscience de l’état réel de ma mère, d’où le choc violent qu’il a eu en apprenant la dégradation brutale de son état. Les premiers jours du retour de ma mère à l’EHPAD, il pensait que ça irait et en effet, il y avait une forme d’espoir. Mais la situation s’est de nouveau dégradée. Lundi, un des médecins lui a clairement dit qu’il fallait penser à contacter les pompes funèbres (j’ignore la façon dont cela a été formulé). Il a donc très bien compris, c’est clair. Et il est effectivement allé à la boutique des pompes funèbres le lendemain avec mon oncle.

Ma tante qui a pourtant vu ma mère à plusieurs reprises ces derniers temps (la dernière fois samedi à l’hôpital) est complètement affolée à l’idée de voir mourir sa sœur. Cela se comprend parfaitement, mais je pense qu’en général, elle ne réalise les choses qu’avec un temps de retard. Par exemple, elle n’a compris que tardivement les problèmes cognitifs de ma mère. Elle l’avait d’ailleurs appris à ses dépens lorsqu’à l’occasion d’un repas de fin d’année, ma tante avait dit à ma mère, de manière anodine, qu’elle ferait bien d’aller se promener dans la rue (peu fréquentée) pour faire un peu d’exercice. Elle lui avait répondu un violent « tu me fais chier » qui avait clos toute discussion. Ma mère n’avait absolument pas pour habitude d’avoir de tels propos (ni aucune autre forme de grossièreté), en particulier avec sa sœur. Il était néanmoins déjà arrivé qu’elle prononce de tels mots, quand elle allait encore bien, mais pas avec une telle violence et quand je la poussais au bout du bout (pas par méchanceté mais par jeu, d’autant que c’est quelque chose que j’avais appris à faire depuis mon adolescence – le côté « rebelle » de mon âge ingrat). Je dois dire qu’un peu plus tard, le fait de pousser à bout ma mère se faisait parfois en stéréo quand mon père s’y mettait de son côté. Je précise que cela n’était que superficiel et c’était oublié immédiatement. Cependant, bien plus tard, au fur et à mesure que les problèmes cognitifs sont arrivés, elle s’est mise à nous dire cela de manière de plus en plus fréquente et avec une forme de violence, au départ parce qu’on lui demandait des choses assez normales et logiques (qui demandait un effort, même faible) et ensuite parce qu’on l’empêchait de faire quelque chose qui n’était pas bon pour elle (comme aller se coucher à tout moment de la journée – les médecins demandaient d’y être attentif) ou encore au milieu d’une conversation qui ne la concernait même pas.

Quand on ne vit pas au quotidien avec une personne, on ne se rend pas compte du véritable état cognitif dans lequel elle se trouve. Lors de la première opération du genou de mon père au printemps / été 2018, je n’avais moi-même pas pleinement conscience de l’état réel de la situation, mais je l’ai compris grâce à mon autre tante (la sœur de mon père) qui avait passé un temps à la maison, par les mots « démence vasculaire » écrits pas son médecin traitant pour constituer le premier dossier d’aide du Département, puis par moi-même, à l’occasion d’un week-end prolongé. En sa présence, ma mère arrivait à donner le change en se servant de mon père comme une béquille… mais en son absence, cela ne fonctionnait plus. En revanche, la sœur de ma mère, qui avait pourtant passé plusieurs semaines à la maison presque en continu, n’avait pas du tout compris l’ampleur du problème, qui restait pourtant encore gérable à l’époque. Le « tu me fais chier » avait donc, l’année suivante, fait l’effet d’un coup de tonnerre.

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13 juillet 2021

Brèves cornusiennes du mardi 13 juillet 2021

Mon père est rentré hier à l’hôpital en fin d’après-midi pour se faire opérer cet après-midi pour son hernie abdominale et il était éventuellement question de retirer une partie du colon et donc de pratiquer une colostémie aboutissant à un anus artificiel provisoire, ce qui ne manquait pas d’inquiéter mon père. Il m’a appelé 45 min après son réveil et visiblement, il n’a pas subi de grands travaux à l’intérieur (même s’il n’a pas eu d’informations précises). Il semblerait que cela soit de bonnes nouvelles, à commencer par le fait qu’il ne soit pas en soins continus, ce qui tend à montrer qu’il a fort bien réagi à l’anesthésie.

La situation de ma mère, en revanche, ne s’améliore pas, bien au contraire. Mon oncle et ma tante s’occupent d’elle. Elle a perdu toute notion du temps et elle a un comportement ingérable dès qu’on lui demande quelque chose. Il est désormais étonnant de l’entendre réagir normalement ou répondre correctement à des questions complexes (fin mai, nous l’avons entendu répondre correctement à une question de Questions pour un champignon avant les candidats, alors que je n’avais moi-même aucune forme d’idée de la réponse). Je n’épilogue pas.


Je suis personnellement favorable à la vaccination obligatoire contre le SARS-CoV-2 depuis qu’il y a des vaccins et que les personnes auraient pu avoir des rendez-vous. J’aurais imposé la vaccination de tous les soignants au printemps. Je suis sidéré d’entendre autant de bêtises de la part des soignants ou des autres personnes qui ne veulent pas se faire vacciner pour des questions de crainte vis-à-vis du vaccin (oui, le risque nul n’existe pas) ou vis-à-vis de leur prétendue liberté. Alors sous prétexte de liberté d’une minorité, on enferme tout le monde ? Après, je ne jette pas la pierre à ceux qui ne se sont pas encore fait vacciner pour diverses raisons, mais à présent, il faut y aller !

5 juillet 2015

Commentaire

La note de Calyste « En finir avec Eddy Bellegueule » m’a inspiré un commentaire « fluvial ». Le voilà transformé en note, sans autre prétention.

L’an dernier, j’étais tombé sur une émission radiophonique longuement consacrée à ce livre et à son auteur, mais il me semble qu’il n’était pas invité. A l’époque, j’avais été assez bouleversé par cette histoire, partagé entre le sentiment qu’il y avait peut-être de l’exagération dans l’air et celui que finalement, la chose paraissait crédible. A-t-il réellement tout vécu ou a-t-il fait une forme de concentré à partir d’autres témoignages de proches ? Peu importe, les passages lus lors de l’émission et les descriptions faites par le présentateur sont on ne peut plus réalistes et témoignent de choses que j’ai pu entendre çà et là, en vrai (assez rarement) ou par l’intermédiaire de différents témoignages.

Je suis assez touché par la manière dont Calyste parle de son parcours en parallèle, forcément assez complexe. Et puis, il y a quelques échos qui résonnent en moi.

Le côté populaire, j’y ai été bien moins confronté que toi. Ma mère, issue d’une famille paysanne pauvre qui a réussi à devenir infirmière non sans mal. Mon père, issu d’une famille modeste également avec une culture ouvrière relativement exigeante. Mes parents m’ont ainsi toujours poussé aux études, à la connaissance, aux efforts. Fils unique, j’ai pu effectivement faire des études dans la direction que j’ai voulue. Si nous avions été plusieurs enfants, cela aurait sans doute été plus difficile, même si je sais que mes parents n’auraient pas renoncé comme ça (d’un autre côté, la question ne se pose pas). Dès le collège, j’ai été stupéfait de voir que les parents de certains de mes camarades n’étaient pas du tout sur la même ligne, laissant leur progéniture quitter le collège après la cinquième pour des études techniques. Mon père aurait été horrifié face à une telle éventualité. L’idée selon laquelle, le but est d’aller travailler et que les études ne servent à rien est encore relativement répandue. On entend encore : « il (elle) se démerdera bien ». C’est aussi le discours entendu pour mes nièces (filles de la sœur de Fromfrom). Et ça, c’est à moi que cela donne des boutons. Ne pas soutenir ses enfants pour les études, ne pas les encourager aux efforts me sidère. C’est même le contraire. Parfois, la personnalité des gens font qu’ils peuvent s’en sortir, parfois beaucoup moins. Être serveuse dans un restaurant n’est pas une humiliation, mais le faire par défaut pose problème. Et reprendre des études ensuite n’est pas facile. Je le vois aussi avec une encore jeune collègue dont je ne connais pas le parcours initial et qui se retrouve coincée entre l’enfant que lui a fait son compagnon, son compagnon lui-même qui est un bon à rien notoire au chômage et elle au milieu de tout cela, professionnellement sans secousse (il y aurait sans doute de quoi l’être, mais il en était déjà ainsi avant le gamin).

J’ai déjà eu l’occasion d’en parler. Au collège essentiellement, certains de mes « camarades » m’ont à maintes reprises qualifié de « tapette » ou de « pédé », alors qu’au départ, j’ignorais même complètement de quoi il s’agissait. Eux devaient être beaucoup mieux instruits en la matière. Ils n’avaient certes aucun mal vu mon ignorance totale de l’époque. Ceci dit, je n’ai toujours pas compris quelle avaient été mes attitudes qui m’avaient valu ces qualificatifs : une façon de m’exprimer, de me comporter ou tout simplement d’être, non conventionnelle pour de jeunes mâles abrutis (il y avait aussi des complices femelles), une insensibilité presque complète vis-à-vis des jeunes filles ou tout simplement le fait de ne pas partager les mêmes goûts dans la majorité des domaines ?

Calyste n’en parle pas. Je n’en suis pas sûr, mais il me semble que l’auteur parle aussi de sport, voire de foot avec lequel il aurait montré des incapacités. Un des sports où prospèrent encore nombre de machos et d’homophobes en relative impunité. On sait ce que je pense de ce sport et de ses coulisses nauséabondes à bien des points de vue. Un sport idéal pour les abrutis et les pauvres ! Je n’ai pas dit que les pauvres étaient des abrutis. Je n’ai pas dit que les abrutis étaient pauvres. Et je n’ai pas dit non plus que tous les pauvres s’intéressaient au foot, mais tous les abrutis, si. Bon, ça c’était de la méchanceté gratuite.

Par rapport à Calyste, je conçois parfaitement le changement d’univers entre l’environnement familial (au sens large) et celui de ses études, à une époque largement révolue. L’auteur du livre n’a pas 23 ans et pour le coup, j’ai du mal à croire qu’à notre époque il y ait une telle différence d’univers entre une petite commune de la Somme et la ville d’Amiens. Mais je veux bien l’admettre tant on voit des tas de gens qui ne sortent jamais de leur trou. Personnellement, quand j’ai quitté le cocon familial, je n’ai pas ressenti un changement d’univers. Tel un moine, je ne me souciais que de mes études et n’avais que faire du reste. Quand j’y songe à présent, je ne devais pas être drôle. Ce n’est qu’au fil du temps que je suis devenu probablement à peu près sociable.

Merci Calyste d’avoir livré quelques nouvelles parcelles de ton histoire.

29 août 2013

Brèves cornusiennes (9)

Il y a de cela environ deux ans, j’ai été contacté (par l’internet) par une maison d’édition qui voulait éditer ma thèse (sous forme papier, s’entend). Après une petite réflexion, j’avais accepté. Dans l’idéal, pour préparer cette édition, j’aurais souhaité faire une relecture, car j’y avais repéré un certain nombre de fautes. Je ne parle que des fautes d’orthographe ou de ce genre, et pas du fait qu’il faudrait certainement la réécrire de A à Z tant elle me déplaît à présent. Et puis j’ai abandonné l’idée d’apporter des modifications, puisque je considérais qu’il fallait retranscrire le travail qui avait été soutenu et validé en l’état. Seulement, pour éditer la thèse, il fallait respecter un certain formatage (qui n’était pas le mien) et envoyer le tout sous forme de fichier PDF. Bref, il fallait faire tout le boulot soi-même, sans relecture minimale par une tierce personne. Sinon, « ils » pouvaient s’en charger, mais c’était payant. Du coup, comme cela m’agaçait de refaire la mise en page avec toutes les figures et le reste, j’ai laissé tomber. Ils m’ont relancé, mais je n’ai plus donné suite.

Depuis plusieurs années, j’avais mis ma thèse sur un site personnel afin que les chercheurs, étudiants ou bureaux d’études qui me la demandaient puissent la télécharger librement au lieu que je la distribue par cédérom comme je le fis au départ (elle ne passait pas en pièce jointe par courrier électronique et il n’existait pas encore à l’époque des systèmes de téléchargement gratuits en « poste restante »). Seulement, ayant réalisé moi-même le site, je n’avais pas activé les mots-clés, ce qui fait que mon travail reste totalement et définitivement inaccessible à tous les moteurs de recherche, sauf à mettre à jour le site, mais je n’ai plus le logiciel d’origine ni les codes et clés pour le faire. Oui, c’est idiot.

J’avais néanmoins entendu parler il y a quelques temps d’un site sur lequel on pouvait déposer sa thèse, mais je ne m’en étais pas occupé. C’est maintenant chose faite.

Pourquoi je parle de tout cela ? Parce que je trouve qu’à notre époque (on va dire pour simplifier, depuis au moins le début des années 2000), il n’est pas normal que les universités (ou un autre organisme regroupant les bibliothèques) ne s’occupent pas directement de la mise en ligne de toutes les thèses (en dehors bien sûr de celles soumises à des clauses de confidentialité, mais franchement ça doit être rare dans l’ensemble dès lors qu’il n’y a pas un gros tas de fric à se faire). Et pourquoi les bibliothèques n’exigent pas, une fois la thèse soutenue, les fichiers numériques pdf de la thèse pour pouvoir la mettre en ligne dans les plus brefs délais ? Je me souviens que j’avais fourni à la bibliothèque, en plus des exemplaires papier de ma thèse, un cédérom (quelque part, je leur avais imposé) et ils l’avaient paumé. Ils me l’ont réclamé à nouveau 2-3 ans plus tard.


Cet été, il y a eu deux chroniques matinales diffusées sur France inter. La première, par Ju*lien Cer*nob*ori où il demandait à des gens dans la rue (ou je ne sais où) d’écouter un morceau de musique sur un baladeur et de commenter ce qu’ils entendaient. J’ai trouvé ça affligeant, sans compter le fait que j’ai détesté absolument tous les morceaux de musique choisis. Le pire est que je suis persuadé que ce côté lamentable n’était pas volontaire.

En revanche, il y a eu aussi la chronique d’Antoine P*ro*st sur la vie en France en 1913 à la veille de la Pemière Guerre mondiale. J’ai trouvé ça formidablement intéressant parce qu’on nous a expliqué la vie quotidienne des Français à cette époque et dans toutes les couches de la société. Et à cette occasion, on se rend mieux compte combien les personnes à peu près ordinaires comme nous sommes, ont connu une considérable amélioration de leurs conditions de vie et de confort. Ce sont des choses que je n’ignorais pas, mais le fait de le rappeler comme ça jour après jour m’a paru salutaire et permet de voir le chemin parcouru qui paraît presque une éternité. Je regrette néanmoins que certaines personnes de ma connaissance n’aient pas entendu ça, compte tenu de leur inculture historique grave et de la tendance de certains à dire sans cesse qu’ « on vivait mieux avant » dans les campagnes, quand tout était bio. C’était tellement génial la traction animale à se casser le dos derrière une charrue ou arracher les chardons à la main sur des hectares (et d’autres milliers de choses qui ont fait que nos ancêtres en ont chié à un point qu’on n’imagine plus).

6 mars 2013

Blague du mercredi soir

Voici une blague nulle, sans doute très connue, mais qui m’a fait bien rire quand je l’ai entendue.

 

Un polytechnicien doit faire un stage chez un paysan.

Le matin du premier jour, le paysan lui dit : « Tu vois ce tas de fumier, tu vas me l’étendre dans le champ là-bas. Et ce soir, quand je rentrerai, on vérifiera si le travail a bien été effectué. ».

Le soir, quand le paysan rentre, il constate que tout le fumier a bien été épandu bien comme il faut.

Le lendemain matin, le paysan lui demande : « Tu vois cette énorme cuve de lisier, il me faut que tu ailles me l’épandre sur l’autre grand champ là-bas. Et ce soir, on verra si tout à bien été fait. ».

En rentrant le soir, le paysan remarque avec satisfaction que tout le lisier a bien été épandu dans les règles de l’art et que décidément, il n’y a rien à redire.

Le lendemain matin, dans le hangar, le paysan demande au polytechnicien : « Tu vois ce tas de pommes de terre, il faut le trier en mettant de ce côté les grosses pommes de terre et de cet autre côté, les petites. Je vérifierai ce soir le travail. ».

Le soir, le paysan en rentrant dans le hangar s’aperçoit que le tas de pommes de terre du matin est intact. Il s’en inquiète auprès du polytechnicien qui tient une pomme de terre entre ses mains et qui lui répond : « Et que fait-on des pommes de terre moyennes ? ».

En conclusion : quand il s’agit de foutre la merde, les polytechniciens sont champions, mais quand il s’agit de prendre une décision, il n’y a plus personne !

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31 janvier 2013

Pionnier Septentrion

Le Septentrion est une région qui s’est engagée depuis longtemps en faveur de l’environnement. Il faut dire que c’est aussi l’une des plus saccagée et une où la densité de population est la plus forte. Cet engagement est ancien (on y trouve le premier parc naturel régional de France – même si ce n’est sans doute pas le plus exaltant, et il en existe deux autres, ce qui est quand même pas mal pour une région qui ne comporte que deux départements). Cet engagement, c’est aussi celui du Conseil régional qui a été le premier de France à avoir été présidé par une femme, Ma*rie-Ch*ristine Bl*an*din de 1992 à 1998 et une élue écologiste (seul exemple qui ne s’est jamais reproduit depuis). Certes, elle avait été élue un peu par défaut, car les socialistes n’avaient pas la majorité absolue. Certes, comme son parti était minoritaire, elle n’avait pas pu mener la politique qu’elle aurait souhaité. Mais des choses se sont néanmoins mises en place. Par exemple, les premières réflexions sur l’émergence d’une tra*me ve*rte et ble*ue régionale. Cette trame a été remise sur le tapis par les élus régionaux vers 2003-2004 et a abouti à un schéma régional cohérent et opérationnel en 2006-2007 (j’y ai participé sur la fin). Le Septentrion a alors fait figure de précurseur national en la matière. Des choses ont commencé à se mettre en place de façon volontaire dans les territoires (cela n’a rien d’obligatoire). Puis, suite au Grenelle de l’Environnement à partir de 2007, une volonté s’est faite jour pour faire une tra*me ve*rte et ble*ue sur l’ensemble du territoire national, qui serait déclinée régionalement par les services régionaux de l’environnement de l’État et le Conseil régional. La chose (Sch*éma rég*ional de co*hér*ence éco*logique – S*R*C*E) a été mise en branle dès 2010, mais on est rentré dans le vif de sujet seulement au printemps 2011. Je vous passe les détails, mais cela a occupé pas mal de mon temps (et celui de mon directeur) et beaucoup d’énergie, et cela n’est pas fini. Il n’en reste pas moins que malgré l’énergie morale dépensée (beaucoup de mes notes où je me lamentais en 2012 sur le monde agricole, forestier, cynégétique, c’était souvent ça), le Septentrion fait de nouveau office de pionnier. On pense qu’à la fin de l’année, le S*R*C*E tra*me ve*rte et ble*ue entrera en vigueur. Ce sera un document à valeur juridique opposable, mais avec une opposabilité extrêmement légère (prise en compte, notamment par les documents d’urbanisme ou par les aménageurs), mais opposabilité tout de même. Les services de la Région et de l’État ont été courageux jusque là et je pense qu’ils tiendront le coup après la phase de consultation et d’enquête publique qui va bientôt débuter. Toutes les régions ne feront pas aussi bien, c’est une évidence.

Aujourd’hui, j’ai remplacé mon directeur à une journée réunissant techniciens et élus, justement pour une réunion bilan et perspectives de l’ancienne tra*me ve*rte et ble*ue. Je participais à la table ronde finale, avec tous les « grands chefs » élus et directeurs. On m’avait dit que je n’avais rien de spécial à préparer. Heureusement, j’ai su en début de semaine quelles seraient à peu près les questions qui me seraient posées. Je sais improviser, mais parfois le temps manque, et il ne faut pas trop bafouiller quand on a plus de 150 personnes en face de soi, dont tous ne sont pas du genre complaisants pour ne pas dire carrément hostiles (les mêmes qui nous ont patiemment emmerdé en 2012). Enfin, cela s’est parfaitement bien passé.

22 octobre 2012

Jeu-concours du 22 octobre

Un petit jeu pour montrer que l’on ne sait peut-être pas encore tout sur moi. Parmi les dix propositions suivantes, lesquelles sont vraies, lesquelles sont fausses.

  1. En plus du fromage de brebis, Fromfrom mange désormais du fromage de chèvre.
  2. J’ai aidé à charger un cerf mort dans le coffre d’un break.
  3. J’ai commencé à m’intéresser à la détermination des lichens.
  4. J’ai déjà fait plusieurs chasses aux papillons nocturnes.
  5. J’ai déjà mangé dans un établissement de type « Maque-do » ou « Couic ».
  6. J’ai reçu une lettre de félicitations personnelle du colonel à l’issue de mon service militaire.
  7. La semaine dernière, j’ai croisé Ar*naud Mont*e*bourg dans le TGV.
  8. Lors de mon service militaire, le capitaine m’a dit qu’après les sommations d’usage, je pouvais tirer pour tuer si on s’en prenait à mon armurerie.
  9. Très en colère, j’ai envoyé un broc d’eau plein à la figure de mon père.
  10. Un jour que j’herborisais, je me suis pris un coup de pied au cul par le propriétaire du champ.
21 septembre 2011

Droit de réponse à la "Lettre au ministre des plantes" publiée chez Karagar

Monsieur,

 

Monsieur le Ministre des Plantes et Madame la Ministre des Mycètes m'ont transmis votre courrier de dénonciation calomnieuse, et j'ai demandé que la présente lettre soit intégralement publiée dans la presse internationale au titre de mon légitime droit de réponse. Il convient tout d'abord de souligner que cette lettre anonyme n'étant par définition pas signée, j'aurais dû l'ignorer, mais comme elle a été publiée sur un média à large diffusion, je me devais d'y répondre. Toutefois, je me réserve le droit de déposer plainte contre l'éditeur Karagar.

Contrairement à vous, je ne me laisserai pas aller à des épanchements discourtois qui ne constituent qu'une suite de jugements de valeur bien peu fondés scientifiquement. Je me contenterai donc de m'en tenir au fond.

 

Vous dites :

« Je crains que le jugement du pourtant lucide sieur Cornus n’ait été dommageablement altéré par une fréquentation trop assidue – et coupable ? – de ses perfides collègues outre marins et que ces heures passées à tenir une tasse de thé avec le petit doigt en érection tout en regardant une masse informe de jelly trop colorée trembloter comme une méduse chimique au creux d’une faïence bleutée ne lui aient ôté tout sens de la mesure. »

Sachez cher Monsieur que je ne consomme que de façon accidentelle du thé et autres infusions, et en général pour profiter de quelques vertus thérapeutiques des plantes des dites infusion lorsque je suis malade. Le reste n'est qu'élucubration sans fondement, pour ne pas dire une technique détournée pouvant laisser penser que vous auriez des pensées anglophobes déguisées.

 

« Car en effet, voyez-vous, l’homme qui n’a de cesse de brandir sa prétendue scientificité pour mieux nous assommer d’épithètes latinisants, qui balaye d’un revers de manche des politiques agraires jugées indignes, qui dénonce ici un assèchement de zone humide, là un reboisement incongru, plus loin des semis alibis, ce même homme, Monsieur le Ministre, ne sait même plus, à l’heure où je vous parle, distinguer les notions les plus élémentaires, faire le tri dans ses perceptions basiques, bref – le niveau de son incompétence est vous en conviendrez critique – reconnaître le grand du petit, j’irai même jusqu’à dire, la grande de la petite ! »

D’abord je ne proclame aucune scientificité, je me contente, dans mes domaines de prédilection scientifique, d'apporter ma modeste pierre à l'édifice pour tenter d'expliquer, de voir sous un jour parfois inédit, des sujets d'actualité, dans la mesure où les médias, bien peu au fait de ces choses là traitent de façon bien souvent superficielle, simpliste, ou pire, tiennent des propos lénifiants voire mensongers. Ensuite, si vous remettez en cause mes compétences scientifiques, il faudra vous découvrir et me présenter, dans les domaines concernés, la totalité de vos publications internationales de rang A. En ce qui me concerne, je n’ai rien à cacher, l’ensemble de mes publications est librement accessible. Le reste n’est que littérature même si j’ai beaucoup de respect pour la littérature.

 

« Et, je vous en conjure au nom de la bienséance, n’allez pas illico transformer mes propos, et mettre un inconvenant pluriel à ma dernière assertion. »

Je ne tente de transformer aucun de vos propos puisque, contrairement à vous, je les cite de façon intégrale. Je n’ai pas l’intention de me livrer comme vous les faites à des sous-entendus bien malséants et complètement hors de propos.

 

« En effet, la Petite n’est pas la Grande Bretagne et ce qui est vrai d’un côté ne l’est pas forcément de l’autre. C’est élémentaire, mon cher Cornus !, lui ai-je pourtant dit, Monsieur le Ministre. »

Comment pourrais-je vous avoir répondu quoi que ce soit puisque je ne vous connais pas et parce que je n’aurais jamais commis une telle erreur, même après avoir bu trois bouteilles du plus mauvais bordeaux.

 

« S’appuyer sur les dires d’un « ON » dont je subodore qu’il est une sommité rhododendronesque pour asséner des contre-vérités qui risquent fort d’entacher la réputation du plus noble des genres botaniques est à proprement parler un crime qu’il conviendra de punir en temps voulu. »

Si j’ai utilisé ici ou là le « ON », c’est que dans le cadre de mon action de vulgarisation scientifique, ce « ON » n’avait pas lieu d’être pour alléger la rédaction de mon texte. Par ailleurs, ce « ON » est un collectif d’auteurs représentant les plus grandes sommités de la floristique armoricaine. Mes éminents collègues n’ont donc pas de leçons à recevoir. Par ailleurs, nul besoin pour eux d’être des experts du genre Rhododendron puisque vous n’êtes pas sans savoir que ce genre ne fait pas partie de la flore armoricaine indigène spontanée depuis le début du Pléistocène (et pas seulement depuis l’Holocène comme vous tentez, bien maladroitement, de le faire croire plus loin dans votre lettre). Si vous m’accuser, peut-être à juste titre, je le reconnais, de parfois faire preuve d’une certaine « allophytophobie » envers les plantes exotiques envahissantes, vous faites bien pire en anoblissant un certain genre qui ne représente pourtant qu’une part plus que marginale de la biodiversité mondiale et ne participe qu’à un nombre restreint d’écosystèmes, de phytocénoses à l’échelle de la planète. Et l’accusation de crime est pour le moins grotesque puisqu’en la matière, je ne me suis livré à aucune destruction de biomasse chez ces Ericaceae.

 

« En aucun endroit de la dite Armorique en effet, le rosage de la mer pontique ne constitue une véritable menace pour la flore indigène contrairement à ce que l’on peut observer en maints endroits d’outre-manche comme j’en ai moi-même, o grand rhododendrologue, témoigné dans un article consacré à une vallée perdue des Cornouailles. »

Je reconnais volontiers ne pas être personnellement un expert du genre, ni de l’Armorique ni de l’Outre-Manche, ce que chacun sait, mais j’ai la très nette impression que vous vous livrez là à une observation par le petit bout de la lorgnette. En effet, si l’on ne considère que le département du Finistère (et ce n’est pourtant pas là que le Rhododendron en question est le mieux représenté), Monsieur pourra aller vérifier de lui-même par exemple au Bois du Chap en Châteaulin, si les individus de la plante ne présente pas des problèmes de régénération forestière et de blocage de la sylvogénèse. Je persiste et je signe, cette plante a bien été reconnue comme « invasive avérée », au moins en Armorique. Toutefois, par honnêteté scientifique, sans connaître les stations incriminées, je me dois d’ajouter que les problèmes constatés dans le fonctionnement écologique forestier sont aussi probablement dus à des perturbations anthropiques (ou autres dégradations des habitats forestiers) antérieures ayant conduit à la fragilisation de l’écosystème et à l’accroissement de sa sensibilité vis-à-vis des attaques des espèces monopolistes.

 

« Même là où je l’ai vu le plus coriace – je parle de la grande éricacée et non du botaniste Cornus -, repoussant allègrement dans un rire moqueur, plus vigoureux que jamais,  derrière le dos du bûcheron – très sexy – qui les tronçonne, au sommet des Montagnes Noires, il ne se propage guère que par le marcottage et tous ces soi-disant bois où il prospère ne sont rien d’autres que des anciens parcs où il a été planté de mains d’homme. En d’autres termes, jamais il ne m’a été donné d’en voir un spécimen spontané. »

Je crois que j’ai déjà tout dit et ceci se passe de tout nouveau commentaire.

 

« En Grande Bretagne en revanche, la bestiole se ressème à tout vent et conquiert ainsi d’immenses territoires et quand on sait l’exigüité de cette île et les problème d’occupation de l’espace que cela engendre, on est pas loin de penser que rhododendron ponticum est la plus grosse menace qui pèse sur l’empire britannique. »

Voilà que l’on tombe maintenant dans l’excès inverse. Et après cela, on m’accuse, moi de dénonciations exagérées…

 

« On aimerait, pour conclure, que nos botanistes, entretenus à grands frais sur les deniers publics, plutôt que de rester penchés des heures, loupe à la main et cul en l’air – parfois à l’air – à observer de minuscules dernières des mohicanes même pas jolies, se saisissent enfin à bras le corps des problèmes de notre temps et prennent en compte la vérité suivante : l’Europe, si pauvre en espèces depuis les glaciations, a été repeuplée d’exotiques à la force de l’épée par nos braves colons risquant leur vie aux quatre coins du monde connu et aujourd’hui ce sont ces belles étrangères qu’il leur faut étudier. »

Il est vrai que les botanistes sont entretenus à grands frais par des deniers publics, et pire encore, ils en consomment de plus en plus. Non pas à leur propre initiative, mais parce qu’on vient les chercher, parce que eux, malgré tout, aussi inutiles qu’ils puissent être, ont encore un vague sens du service public, et complètement désintéressé. Et oui, ils revendiquent d’étudier de rares mochetés. Et même qu’ils se sont mis à étudier les belles étrangères, parfois dans l’espoir de pouvoir mieux les éradiquer. Un effort pourtant vain tant les pouvoirs publics ont mis du temps pour s’en préoccuper. Et pourtant, il fut un temps où des solutions auraient été possibles. Aujourd’hui, pour la majorité des cas, la bataille est déjà perdue. On ne va quand même pas déclencher une guerre nucléaire pour tuer une fourmi que de toute façon nous n’arriverons pas détruire.

 

« Enfin, ils devront répondre aux questions qui ME taraudent : pourquoi l’hydrangea qui prospère si bien ici, loin de son Japon natal, ne s’y ressème pas - et qu’on ne me fasse pas l’insulte de croire que je pense aux clones stériles -, quel est le paramètre qui fait que le rhododendron pontique est invasif en Grande Bretagne dont les conditions de sol et de climat semblent pourtant si proches des nôtres, pourquoi un quercus robur planté en Amérique du Nord, dans un milieu semblable à celui de son aire d’origine, n’y atteint jamais la majesté qu’on lui connait ici ? Autant de questions auxquelles le sieur Cornus répond d’un silence assourdissant ! »

Voilà bien une curieuse conception des services publics, répondre aux préoccupations de Monsieur ! Je laisserai volontiers mon Ministre de tutelle dire ce qu’il en pense. Chacun jugera néanmoins de l’impérieuse nécessité de connaître les raisons de la non fructification de plantes ornementales comme les Hydrangea. D’ailleurs, il n’y a même pas d’intérêt économique à le faire. Car à y bien regarder, les pépiniéristes et autres jardineries n’ont guère d’intérêt à ce que ces plantes se (re)sèment facilement. Les autres exemples cités ont bien un véritable intérêt scientifique, et quelques hypothèses théoriques pourraient être formulées. Mais là encore, pour mener des programmes de recherche cohérents, il convient d’en référer à notre Ministre de tutelle pour qu’il accroisse notre financement que vous jugez déjà pourtant excessifs.

 

« En conséquence, Monsieur le Ministre des Plantes, je ne saurais trop vous conseiller le limogeage du botaniste incriminé et la peine minimale envisagée est l’herborisation à vie sur l’île de Sein. »

Pour un botaniste déjà ha*ze*brou*cké, le limogeage est déjà une belle promotion. Quant à l’île de Sein, j’ignorais qu’elle se situait en Haute-Vienne limousine.

 

Par conséquent, j’attends à ce que vous me répondiez sur le fond avec des arguments solides qui seront soumis à un comité de lecture indépendant nommé par moi-même ou que vous retourniez à jamais dans l’oubli anonyme d’où vous n’auriez pas dû sortir.

 

Cornus

3 février 2011

Dure journée, avec plus de peur que de mal

J’avais bien quelques idées de notes, pour la plupart dérisoires, comme le plus souvent. Mais ce soir, je souhaite raconter ce qui m’est arrivé aujourd’hui.

Ce matin, je me réveille vers 4h15 et je ne puis me rendormir, alors à 4h55, je décide de me lever. Je descends dans la cuisine, prépare la cafetière prête à être lancée au moment le plus opportun, prépare la table du petit déjeuner. J’allume mon ordinateur et je décide de faire une autre tentative pour lire la vidéo qu’ont réalisé des collègues d’Amiens (la veille, je n’y étais pas parvenu malgré plusieurs essais). Je fais le tour des blogs, je rêvasse un peu, je lance le café et le lait au ralenti. Quand Fromfrom se lève, je suis en train de visionner la fameuse vidéo que j’ai enfin pu ouvrir : un collègue est en train de chanter sa propre parodie des Lacs du Connemara. Donc tout va bien, on rigole bien de voir cette bande d’affreux loustics. Je dois aller en réunion à Lille avec un collègue et nous nous sommes donnés rendez-vous au boulot à 8h30. Comme j’ai un courriel à envoyer avant de partir en réunion, je pars un peu avant 8 heures de la maison. Il fait beau. Mince, me dis-je, j’aurais dû prendre mon appareil photo pour le lever de soleil. Mince, me dis-je encore, j’ai encore oublié de prendre mon téléphone portable resté dans mon autre veste. Vers 8h10, sur la grande route, je vois ralentir puis freiner devant. Pas de problème, je ralentis, je freine en souplesse, c’est sûrement un engin agricole ou quelqu’un qui veut tourner à gauche. A ce moment-là, j’entends derrière moi un freinage d’urgence et je vois fondre sur moi un camion blanc. Trop tard, il me percute de plein fouet par l’arrière. Les véhicules devant moi n’ont pas vraiment eu le temps de redémarrer complètement, mais je ne les collais pas. En tout cas, avec ma voiture incontrôlable, me voilà propulsé sur la droite, sur la berme, je dégomme au passage une balise en plastique blanc et noir (je n’ai vu ça qu’après), puis je continue ma course dans le fossé (genre fossé antichar dans le coin où l’on peut facilement mettre une voiture complète). Et ce n’est pas fini, la voiture poursuit son chemin dans le sens du fossé et vient percuter le mur en béton soutenant la route perpendiculaire et le tuyau d’évacuation qui passe dessous. Je suis sous le choc. Toute l’action n’a sans doute pas duré beaucoup plus qu’une seconde ou deux. Je suis dans le vague. Je finis par entendre un bruit strident, c’est le moteur qui hurle et je me rends compte que mon pied droit a enfoncé la pédale d’accélérateur à fond. Je retire enfin le pied. Je suis vivant, il ne m’est rien arrivé de grave visiblement et il semblerait que je n’aie mal nulle part. Mais je reste dans la même position, ne semblant pas réaliser ce qui m’arrive. Très vite un homme se porte à mon secours, a du mal à me voir (et moi aussi). Je suis complètement figé, je n’ai pas l’idée de bouger de la voiture. L’homme réussit à ouvrir ma portière et quand il m’invite à descendre, je réalise seulement à cet instant que la voiture se trouve presque à 90 ° couchée sur le flanc. Je réussis à débloquer ma ceinture, à couper enfin le contact et à m’extraire avec l’aide de l’homme. J’apprends assez vite que cet homme est pompier volontaire à Saint-Omer et passait par là avec un véhicule utilitaire (c’était le premier véhicule derrière le camion qui a joué au billard avec ma voiture). Je ne me sens pas terriblement bien dans mon assiette, on me dit que je suis blanc. J’arrive à marcher, je n’ai qu’une douleur, largement supportable, en dessous du genou droit. La gendarmerie arrive très rapidement. Elle a été appelée concomitamment par mon secouriste et un voisin riverain. On me demande de m’asseoir. Je n’ai pas envie, on insiste à plusieurs reprises (on est persuadé que je vais m’évanouir). Je finis par me relever. Entre temps, parmi les gens qui se sont attroupés, je comprends qui était le chauffeur du camion, un homme d’une trentaine d’années, un peu affolé, disant que tout est de sa faute, qu’il était dans la lune… Les pompiers arrivent vite. On ne me laisse pas le choix, on me fait monter dans l’ambulance. On m’examine rapidement. On est inquiet, moi non. On me pose des questions idiotes comme mon nom, le jour de la semaine, où j’habite et ma date de naissance (là, j’hésite presque). La gendarmerie relève ma carte d’identité et me permet d’appeler mon travail. Et puis on m’embarque aux urgences de l’hôpital d’H. Et là, rebelotte, nouveaux examens. On conclut finalement qu’il n’est pas nécessaire de faire une radiographie de ma jambe. On m’appelle une ambulance pour me ramener à la maison. Une fois à domicile, je peux enfin appeler Fromfrom, mais elle aussi a oublié son téléphone portable. Je contacte l’école afin qu’on la prévienne que tout va bien (il n’est pas encore 10h30). Mais bien sûr, elle est affolée quand elle me rappelle.

Cet après-midi, après avoir déposé Fromfrom à l’école, je suis allé, avec notre autre voiture, au garage où a été emmenée la voiture accidentée pour récupérer les affaires restées à l’intérieur. Je n’étais pas très fier de conduire, mais cela s’est bien passé. D’après le garagiste, la voiture n’est absolument pas réparable, même en rêve.

Ce soir, le chauffeur du camion, tout penaud, est venu à la maison avec son père (patron d’une petite société de transports), pour rédiger le constat amiable. Je ne suis pas en colère contre lui, car malheureusement chacun peut avoir une seconde d’inattention. Et puis j’ai eu beaucoup de chance en définitive car je n’ai rien d’autre qu’une contusion sans gravité qui va sans doute virer au bleu. Seul hic dans l’histoire, notre voiture de presque neuf ans était en très bon état et nous n’avions pas programmé son remplacement. Avec la misère que l’assurance va nous donner, on va devoir faire une croix sur le remplacement de nos escaliers, et ça, c’est agaçant.

19 décembre 2009

Le Cépiau : l'intégrale

Voici la rediffusion intégrale du mon histoire la plus longue jamais écrite. Certes, on aura raison de me dire que j’aurais pu m’abstenir de l’écrire (et de le rediffuser), tant il y a des choses médiocres là-dedans. Mais disons que je voulais un peu meubler, d’autant qu’il fait froid dehors.

Les numéros entre crochets renvoient aux notes en fin de texte.

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Dans le Morvan, au début des années 1960

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Le Cépiau était un homme assez petit, osseux, non pas maigre, mais il possédait un squelette saillant. Il était loin de disposer d’un corps « bodybuidé » et prétentieux, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des muscles d’acier. Pour s’en assurer, il fallait l’avoir vu enfoncer des piquets de clôture à la masse ou abattre un vieux châgne [1] de pian [2] à la cognée. L’hiver habitait en lui puisqu’il était presque systématiquement habillé de gris, des vêtements non pas gris par essence, mais qui s’étaient délavés en cette couleur à force d’exposition aux intempéries. L’avait-on vu un jour arborer des vêtements neufs ? Personne au village ne le savait. Et puis, il y avait ce chapeau de feutre noir qu’il arborait en permanence et qu’il lui avait valu son nom. Un chapeau à larges rebords qui lui permettait de se protéger à la fois des pluies froides et des rayons brûlants du soleil estival.

Le Cépiau était un homme sans âge, c’est-à-dire que parmi les villageois, personne n’était en mesure de lui donner un âge. Cela s’expliquait par son allure, ses vêtements qui le vieillissaient incontestablement. De plus, comme il passait une bonne partie de son temps en plein air, à travers les bois, le bocage, le long des rivières, par tous les temps, le soleil et la pluie, malgré les rides creusées, avaient poli sa peau. Cependant, tout bien pesé, on s’accordait à penser qu’il devait avoir une quarantaine d’années. Le Cépiau avait un visage plutôt fin, avec de grands yeux gris clair. Avec ses sourcils noirs et épais, cela lui donnait un air extrêmement sévère et ce regard lui permettait de fusiller tous ses adversaires potentiels. Il disposait aussi d’un nez assez grand mais élégant, légèrement busqué. Ce nez était un de ses outils indispensables à l’exercice de ses talents puisqu’il avait un odorat extrêmement développé.

Le Cépiau habitait Les Ravatins, une ferme isolée à l’orée de la forêt. Une immense forêt sombre où seuls les bûcherons et les chasseurs osaient s’aventurer. Pour arriver chez lui, il fallait emprunter un long chemin de terre plus ou moins bien empierré et où les ornières étaient fréquentes et ralentissaient la progression des voitures. En contrebas, coulait la Canche, une magnifique rivière qui serpentait parmi les grandes prairies du Comte et où paissaient dans l’herbe toujours verte, plusieurs troupeaux de charolaises.

Le Cépiau avait un atelier au village, il était ébéniste (dans son jeune âge, il avait été compagnon du tour de France). Il ne faisait qu’y travailler, notamment les quatre premiers jours de la semaine. On ne savait jamais où il se trouvait entre son atelier, son domicile, la visite à ses clients, les déplacements avec les marchands de bois et même l’ingénieur des eaux et forêts lorsqu’il s’agissait d’aller choisir un arbre sur pied. Il se déplaçait indifféremment à vélo, en cyclomoteur, en camionnette, et bien souvent à pied. Bref, il était insaisissable. Le seul instant où on était sûr de le trouver, c’était le lundi matin à son atelier. Et le reste du temps, il exerçait une autre activité clandestine. Non pas une activité criminelle, non pas une activité rémunératrice, mais une activité néanmoins répréhensible.

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Le Cépiau était un excellent ébéniste. Il fabriquait des meubles dans des styles assez différents. Lorsqu’il avait besoin de sculpter des éléments plus sophistiqués, il faisait appel à son ami Maurice, qui lui, travaillait à la ville. Ils s’étaient connus il y a bien longtemps lorsqu’ils avaient sillonné la France lors de leur compagnonnage. Seulement voilà, notre homme, aussi doué fut-il, ne travaillait qu’en fonction de ses humeurs, de son inspiration et surtout dans le temps libre que lui laissaient ses autres occupations. Il travaillait vite et bien. Sa rapidité d’exécution, sa dextérité avaient toujours étonné ses maîtres et ses collègues. La vitesse de réalisation faisait partie intégrante de l’œuvre qu’il réalisait. Les morceaux de bois étaient choisis avec un soin méticuleux, voire tatillon. Mais lorsque le choix était enfin arrêté, le bout de bois brut se transformait en un tiroir ou une porte de buffet à une vitesse stupéfiante. L’homme maniait ses outils avec une assurance incroyable, l’œil acéré guidant l’outil à chaque fraction de seconde. Il était très exigent vis-à-vis de ses outils, il fallait qu’ils soient toujours à leur tranchant maximal, il en était même maniaque. Grâce à la petite forge qui occupait l’arrière de son atelier, que seule une petite fenêtre éclairait, il avait créé ou adapté un grand nombre d’outils inédits qui lui facilitaient la tâche. Maurice, qui connaissait lui-même bien le métier en était stupéfait ; il lui arrivait même de venir le voir pour créer ses propres outils.

Les clients du Cépiau devaient savoir à quoi s’en tenir. S’ils voulaient des délais de réalisation suffisamment courts, ils devaient venir le harceler chaque lundi matin. En revanche, ils étaient assurés d’une chose, le travail était d’une qualité irréprochable et les meubles et autres objets d’une rare solidité.

Un jour, Charles, le régisseur du comte se pointa à l’atelier. Que pouvait-il bien faire là, lui qui ne lui avait jamais rien commandé ? Charles venait ici un peu comme à reculons. Il était très embêté. Le Cépiau, lui, ne se souciait guère de son visiteur, occupé qu’il était à manier la varlope sur un large plateau de noyer. Charles finit par accoucher :

- Voilà, Monsieur le Comte avait acheté l’an dernier une grande table de cérémonie en chêne à l’usine de Dijon. Et voilà que la semaine dernière, elle s’est partagée par le milieu. Bref, elle est fichue. Je me suis fait engueuler. J’avais cru bien faire en achetant cette table, moins chère qu’une table d’artisan. Et maintenant, il faut que je trouve une solution, sinon, je suis viré.

- Que veux-tu que j’y fasse ? Je n’y peux rien si vous n’êtes même pas capables de vous fournir dans les bonnes maisons. Ta table, elle a sûrement dû être fabriquée avec un mauvais chêne qu’on avait tout simplement oublié de faire sécher. Bref, les beusenots [3] qui l’ont fabriquée sont plus cons que les souliers que tu portes.

- Mais oui, ne remue pas le couteau dans la plaie. Je voudrais que tu voies…

- Pas question !

- Mais on te paiera le prix que tu demanderas, dussé-je y mettre un peu de ma propre paye.

Le Cépiau avait lâché son rabot et réfléchissait. Puis après avoir réajusté son chapeau :

- Voilà ce que je te propose. Pour la table, tu ne me paieras que le bois et je te fais cadeau de la main d’œuvre. En échange, il faudra que tu fasses un effort pour me faciliter les choses sur les terres du comte.

- Mais…

- Il n’y a pas de mais ! C’est à prendre ou à laisser.

Charles grommela car il ne s’attendait pas à ça. Il pensait qu’il allait lui faire payer la table le double du prix habituel, mais là… Là, l’affaire était délicate, mais elle avait l’énorme avantage de ne point grever ses finances. La protestation n’était donc là que pour la forme. Il n’avait en effet d’autre choix que d’accepter le marché.

- Bon, d’accord, Cépiau, je vais voir ce que je peux faire. Il faudra quand même rester discret.

- Ne t’inquiète pas pour ça, jamais personne ne me verra.

Le marché fut donc conclu. Charles lui versa immédiatement une avance. Le régisseur avait à peine, quitté l’atelier que le Cépiau se mettait en route pour A. pour aller voir Robert, l’ingénieur des eaux et forêts, qui avait fini par devenir son ami. En effet, réaliser une table de dix mètres de long en chêne nécessitait des bois spéciaux et Robert allait l’aider.

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Le Cépiau avait hérité de son père toutes les ruses, toutes les astuces de la braconne. Du vivant de son père, ils avaient berné la maréchaussée à plusieurs reprises. Il se souvenait souvent de cette fois où traquant les lièvres sur les terres enneigées du comte, ils avaient utilisé des chaussures à semelles inversées. L’adjudant Emmanuel s’y était cassé les dents et s’était juré de ne plus jamais se faire avoir. Seulement voilà, les Raboliots frappaient toujours là où on ne les attendait pas, et surtout, c’était de vraies anguilles insaisissables. Emmanuel dut se contenter de vulgaires seconds couteaux du braconnage. C’est vrai qu’en ce temps là, nombreux étaient les paysans qui pratiquaient le braconnage pour vivre, pour améliorer l’ordinaire, enrichir les repas de protéines sauvages.

Le Cépiau, lui, gagnait parfaitement sa vie et le braconnage n’était que la face cachée de son statut de chasseur et de pêcheur. Il ne braconnait que par habitude, par le simple côté pratique et rapide pour trouver son repas de la semaine. Mais il braconnait aussi et surtout pour braver les interdits et aller défier les nantis sur leurs terres. Bref, il s’agissait d’une forme de sport.

Le Cépiau était du genre anarcho-communiste et bien sûr, il était en guerre contre l’Église, en particulier le curé de la paroisse, le père Jean. Ce dernier, issu de la droite la plus réactionnaire, ne se gênait pas d’intervenir activement dans les campagnes électorales. Ses prêches lors des messes étaient bien connus, mais l’évêque d’A. fermait les yeux. Le père Jean avait toujours soutenu le comte qui était maire de la commune déjà depuis une vingtaine d’années. Le Cépiau n’était pas le seul ennemi du curé mais il incarnait le mal : il n’allait jamais à la messe, moquait ouvertement la religion et surtout, on l’avait vu à plusieurs reprises complètement ivre, écumant les bistrots. Une fois, on l’avait même retrouvé endormi le long d’un fossé, complètement soûl. Ceci dit, le Cépiau était très rarement en veurde [4]. Il n’en demeurait pas moins que le curé lui vouait une haine féroce depuis le jour où le Cépiau l’avait ridiculisé en public.

Le Cépiau avait réussi à se tisser un cercle de relations et d’amitiés fort utiles. Bien sûr, cela n’était pas gratuit. Il était copain avec le capitaine de gendarmerie, cela valait bien de temps en temps, un lièvre, un beau brochet ou une bourriche de truites. En revanche, avec Robert, l’ingénieur des eaux et forêts, il s’agissait d’une véritable amitié. Une amitié vieille de dix ans : à cette époque, Robert venait d’être nommé à A. Ils s’étaient connus le jour où Robert, averti par un de ses gardes, avait débarqué chez le Cépiau, aux Ravatins. Une simple visite de courtoisie, mais Robert voulait se rendre compte par lui-même. Le Cépiau accueillit Robert en grandes pompes, il lui offrit un verre de Pommard. Cela ne pouvait pas mieux tomber, Robert était un amateur éclairé des nectars bourguignons. Alors qu’ils discutaient, Robert entendit un bruit qui venait du dessous de la table. Un bruit qui se répéta. Le Cépiau se sentant pris, mit immédiatement cartes sur table, il se pencha et posa sur la table une grosse bourriche remplies de truites qui venaient à peine d’être prises et frétillaient encore. Robert éclata de rire. Ils trinquèrent et Robert repartit avec sa friture. Ils devinrent de grands amis. Deux fois par an, ils partaient en veurde sur la Côte [5] : une fois pour la Saint-Vincent tournante et une fois juste avant les vendanges. Ils en profitaient pour aller se ravitailler en vin chez des propriétaires connus de longue date.

Le Cépiau coulait donc des jours heureux. Seulement son adresse, son insolence attisait pas mal de jalousies au village.

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En ce matin de mai, le jour se levait à peine dans la vallée, entièrement baignée d’une brume épaisse. Seuls le Laré, le Mizieux et au loin, la silhouette du Bois du Roy émergeaient de ce voile de ouate inconsistante. Ces monts, assombris par les sapinières et autres pessières sommitales, imposaient une ambiance austère et lugubre à cette scène alluviale. Après le méandre, la rivière s’élargissait, courrait sur radier de galets et de graviers avant d’entamer une chute, provoquant en aval une vaste mouille ombragée par une ripisylve dominée par les frênes [6] et les chênes [7].

Encore blottie sous une souche de verne [8] où elle avait passé la nuit, la truite [9] alla se dégourdir les nageoires. Elle fit le tour complet de la mouille et de ses annexes, ne dédaigna pas un traîne-bûche [10] pour se mettre en appétit. Ayant terminé l’inspection de son territoire, la mouchetée alla se poster face à la cascade. Elle était de taille honorable, dans la pleine force de l’âge et affronter les pires tourbillons, remous, vortex et autres bouillonnements du courant ne l’impressionnait guère, d’autant que la belle avait trouvé un lieu idéal derrière une grosse pierre où comme par magie, le courant s’annulait. Elle était donc positionnée dans l’un de ses postes de prédilection où elle pouvait, dans un confort certain, attendre la manne d’éphémères qui n’allait pas tarder à se manifester. Le festin matinal allait donc pouvoir commencer.

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Le soleil commençait à envoyer quelques rayons derrière le Mizieux. Au fur et à mesure qu’il montait sur l’horizon, la brume qui pesait parmi la vallée se réduisait comme si l’astre du jour venait rétablir l’ordre que les démons de la nuit étaient venus mettre à mal. Les gouttes de rosée perlaient au soleil, reflétant à la fois la silhouette conique des houppiers d’aulnes et les panicules rassurantes des vulpins [11]. Un chevreuil, qui avait passé une bonne partie de la nuit à brouter parmi les prairies du comte, terminait son dessert de jeunes pousses des fayards [12] qui se risquaient dans un pian qui prolongeait le versant de la grande forêt. Maintenant que la lumière n’était plus suspecte de la présence de spectres fugitifs alliés, il lui fallait penser à s’éclipser en regagnant le cœur de la forêt, mais les jeunes pousses sucrées et fermentescibles l’avaient enivré. Aussi, lorsqu’il eut enfin décidé d’aller se mettre à couvert, ses bonds quelque peu désordonnés et sa lucidité altérée par son ivresse ne lui permirent pas de remarquer la présence du collet qui l’étouffa dans un râle de désespoir qui résonna jusqu’à la Forêt de Glenne.

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La truite, d’habitude si rusée, méfiante, goûtant tout avant de se décider à avaler, vit enfin arriver les éphémères dont elle se gava avec une délectation non mesurée. Quelques mètres plus haut, venait de se poser à la surface de l’onde, une espèce particulière de mouche de mai. Aussitôt, l’insecte se mit à dériver librement dans la veine de courant, et malgré les perturbations chaotiques diverses du courant, elle arriva exactement en face de la pierre qui ornait le fond de la mouille. La mouchetée, à qui rien n’échappait, l’avait vue venir. Elle lui paraissait d’une taille supérieure à ses congénères, mais il lui fallait profiter en toute hâte de cette manne exceptionnelle. D’un coup de nageoire caudale fulgurant, elle décolla du fond pour bondir sur la proie, sortant à moitié de l’eau pour l’occasion. Elle se saisit de l’éphémère avec une vigueur incroyable. Mais à cet instant précis, alors qu’elle s’apprêtait à l’engloutir, une résistance se fit sentir, comme si l’insecte voulait lui échapper. Alors qu’elle cherchait à regagner le fond au plus vite, la résistance se fit plus forte encore et elle ressentit une forte douleur dans la mâchoire. Elle comprit vite qu’elle était perdue et qu’il lui fallait trouver une parade au plus vite. Avec la célérité de l’éclair, elle se rua vers l’aval dans la plus forte veine de courant, démultipliant ainsi sa force. Ce fut une réussite, la résistance était devenue bien moindre. Mais le répit fut bref et elle ressentit à nouveau une violente traction de l’amont. La truite eut donc moins d’une fraction de seconde pour tenter de rejoindre son abri sous l’aulne où elle pourrait à loisir se défaire de sa laisse en faisant quelques tours morts autour des racines. Elle progressait donc lentement vers sa cache, mais la résistance était terrible et les forces commençaient à lui manquer. Voyant qu’elle ne pourrait jamais atteindre son objectif, elle décida d’un coup d’éclat pour tenter de détourner l’attention. Au lieu de tirer dans le sens où on voulait l’empêcher d’aller, elle rendit du mou, effectuant un saut splendide hors de l’eau avant de replonger rageusement en direction des remous les plus terribles sous la cascade.

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A cet instant, on entendit une clameur monter parmi les feuilles d’aulnes et de benoîtes [13]. Cette clameur, c’était un juron du Cépiau. Jusqu’à présent, rien ni personne n’avait pu soupçonner sa présence. La situation était suffisamment délicate pour qu’il s’autorise à quitter son poste pour rejoindre la berge en contrebas de la chute d’eau. La truite était d’une taille assez exceptionnelle et se défendait avec une vigueur inhabituelle. Et voilà qu’elle était littéralement collée au fond. Elle pouvait à tout moment rompre la ligne en érodant le fil de nylon le long des pierres. A force de tirer sur la gaule, le Cépiau finit quand même par ressentir de lourds mouvements de fond qui augmentaient d’amplitude. Un nouveau départ sournois dans le courant se produisit. Le Cépiau laissa filer avant de contrôler le mouvement avec une vigueur autoritaire. Il décrocha alors son épuisette raquette et malgré des débats et autres nouveaux essais de fuite, il réussit enfin à diriger le poisson vers l’engin qui allait la mettre au sec.

Malgré ses nombreuses expériences passées, le Cépiau ne se lassait jamais de ses poussées d’adrénaline lorsqu’on ignore jusqu’au dernier moment si sa proie, dans un dernier sursaut ou une ultime ruse, va lui échapper ou non. La mouchetée rejoignit ses congénères dans le panier d’osier, mais comme elle en dépassait assez largement, il la disposa sur un lit de fougères [14] dans sa poche dorsale. Il ramassa le chapeau qu’il avait perdu dans la bataille et dit : « Toi, ma carne, tu m’en a fait baver. Depuis le temps que je te convoitais. Tu m’as obligé à me lever depuis Saint-Patriare-Jacquet [15] et tu m’as tombé le chapeau. Tu finiras donc en filets pour le repas de dimanche ».

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Il œuvrait toujours seul. Tout se faisait généralement dans la discrétion la plus poussée, sauf quand le Cépiau en avait décidé autrement.

Le Comte habitait un château « campagnard » de la fin du XVIIe siècle. Sa famille avait vécu, depuis plusieurs générations déjà, de ses terres, plus exactement de la rente que lui rapportait ses métayers. Mais après la Première guerre mondiale, l’exode rural, les paysans morts à la guerre, les mauvaises récoltes avait réduit considérablement le train de vie de

la famille. Le

jeune Comte d’alors avait donc décidé de se lancer dans les affaires : la quincaillerie et les livraisons de ferraille. Durant la Seconde guerre mondiale, le Comte, avec ses relations, avait réussi à faire des affaires avec l’occupant. On ne savait pas si le Comte avait fait du tort à la population locale, mais le Cépiau avait toujours eu du mal à digérer l’enrichissement induit et il avait décidé de le lui faire payer à sa manière.

Le Cépiau, depuis l’épisode de la table qu’on lui avait demandé de fabriquer, arpentait à qui mieux mieux les terres du Comte, en toute impunité puisque Charles, le régisseur et garde-chasse par la même occasion avait promis de le laisser en paix. Bien entendu, le Comte n’était pas au courant de l’arrangement.

Le Cépiau, pour se venger du Comte avait décidé de vider totalement les terres du comte de tout ce qui pouvait ressembler à un poisson ou à un gibier. Ainsi, il avait décuplé le nombre de collets, avait organisé avec Maurice plusieurs chasses de nuit pendant l’été à la lanterne pour écrémer lièvres et lapins. La rivière avait été parsemée de lignes de fond et l’étang en face du château passé au tramail. En mars dernier, lors de la vidange quinquennale de l’étang, le Comte s’était ému de ne presque rien trouver dans l’étang. Il s’était également un peu étonné de la pauvre battue au chevreuil qu’il avait organisée en février. Et puis, il y eut cet épisode pour l’ouverture de la chasse.

Pour l’ouverture de la chasse, le Comte avait coutume d’inviter ses meilleurs amis aristocrates ou notables de tout poil pour une grande chasse parmi les champs et les prairies du domaine. Au menu, en général, des lièvres, perdreaux et faisans à volonté. Il faut même préciser que Charles élevait quelques gallinacés supplémentaires pour soutenir les effectifs et les lâchait de façon échelonnée entre le mois de mai et le 15 août. Durant l’été, Charles avait bien remarqué qu’il ne voyait pas beaucoup de gibier, et s’en était un peu inquiété. Quelques jours avant l’ouverture, il avait donc lâché les derniers faisans qu’il avait conservés.

Le matin de l’ouverture, le rassemblement de tous avait été ordonné, comme tous les ans dans la cour du château pour la revue des chasseurs, des armes et des chiens. A l’issue de la cérémonie d’ouverture, tout le monde se mit en route : les invités devant, le Comte à cheval en arrière pour superviser les opérations, suivi par Charles avec des chiens en réserve. La chasse fut désastreuse : les chiens restaient parfaitement impassibles, sa baladant comme de vulgaires chiens de ville. Il n’y avait pas âme de gibier qui vivait sur l’ensemble du domaine. Dans la dernière parcelle, un chien daigna quand même à regret faire un arrêt sur un pauvre volatile : un faisan qui eut peine à s’envoler et qui fut abattu par Monsieur le curé. Bref, une catastrophe, une humiliation pour le Comte. Ce dernier se confondit en excuses auprès de ses invités, lesquels ne mirent pas longtemps à prendre congé, sans repasser au château.

La catastrophe n’était pas moins grande pour Charles. Alors qu’ils regagnaient le château, le Comte, dans un état de rage rarement vu, demanda des explications. Ils se trouvaient alors au niveau du Pont des Chaumes froides au-dessous duquel le Cépiau relevait ses lignes de fond.

- Mais comment avez-vous pu laisser faire un braconnage pareil ? Comment peut-on se faire berner de la sorte ? Vous êtes un incapable, Charles !

- Oui, Monsieur le Comte.

- Comment avez-vous pu vous faire voler mes perdrix et mes faisans ? Et les lièvres, ils sont où ? Mais qu’avez-vous bien pu fabriquer ?

- Je…

- Taisez-vous ! N’avez-vous donc point vu de traces de braconnage ? Je ne peux pas y croire. Vous êtes un con, Charles !

- Oui, Monsieur le Comte.

- Vous rendez-vous compte dans la situation épouvantable dans laquelle vous m’avez mise ? après avoir vu un tel cataclysme, mes amis ne me feront plus aucune confiance ! Vous êtes nul, Charles.

- Euh…

- Taisez-vous, vous ai-je dit ! Peut-être est-ce vous qui m’avez détruit ma chasse, volé mon gibier ? Vous êtes renvoyé !

- Oui, Monsieur le Comte.

A ces derniers mots, le Cépiau qui avait tout entendu et qui n’en pouvait plus de voir Charles se faire humilier, bondit sur la berge, vint rejoindre les deux hommes et s’écria :

- C’est moi et personne d’autre qui ai passé vos terres au peigne fin, c’est moi qui m’en suis pris à votre gibier. Charles n’y est pour rien.

- Mais, comment osez-vous venir ici me défier sur mes terres. Vous êtes un voleur et je vais vous faire passer l’envie de braconner en vous envoyant directement en prison.

- Pas si vite, Comte, vous ne pourrez rien prouver, je n’ai laissé aucune trace.

- Vous êtes un voleur, un bandit, un assassin !

- Un assassin ? Elle est bien bonne ! Dois-je vous rappeler vos agissements pendant l’Occupation ? Dois-je vous rappeler d’autres agissements lors de la libération en octobre 1944 ? Vous et vos amis, pour donner le change, pour vous dédouaner, qui avez pris les armes alors que tout risque était écarté pour aller pourchasser et tuer des soldats allemands isolés et perdus dans le Morvan ? Vous ne vous en rappelez plus de ça, vous et Monsieur le curé ? Oublié, digéré, ni vu ni connu !

- Mais…

- Taisez-vous ! Alors, vous pouvez toujours me mettre les gendarmes au cul, on va bien rire…

- Je vous ferai condamner. Et puis j’ai Charles comme témoin. Et mon ami le colonel…

- Ah ah ! Votre ami le colonel Jeannin ? Vous avez déjà oublié qu’avec votre partie de chasse à la con, vous venez de le vexer à mort ? Quant à Charles, je vous rappelle que vous venez de le virer à l’instant. Et que je viens de l’embaucher pour faire commerce de mes meubles.

Le Comte, se dressant sur ses étriers et tenant haut sa cravache.

- Je vais vous…

- Vous allez quoi ? Me faire courir ? Vous voulez courir ? Qu’à cela ne tienne ! Eh bien courrez donc, vous !

Sur ce, le Cépiau abat un méchant coup de bâton sur l’arrière train du cheval, lequel se met immédiatement à galoper en direction des écuries.

˜ 

 

Le père Jean, le curé de la paroisse, était un homme qui était resté fidèle aux vieilles doctrines éculées de l’église : misogyne, traditionaliste, prônant la charité intéressée, combattant les actions de solidarité dans le monde ouvrier, fidèle et soumis aux puissants, adepte de conservatismes en tous genres, favorable au maintien des indigents dans le cercle de l’obscurantisme religieux (bref, rien que des qualités pour un seul homme, apte à séduire le Comte). Le Comte et le père Jean étaient effectivement amis de longue date. Le dimanche suivant l’humiliation de la partie de chasse, le Comte invita le curé au château.

Ce vendredi, Robert était parti superviser les opérations de marquage des bois en forêt domaniale de Gleune et il avait convenu de marander [16] à midi chez le Cépiau. A midi juste, Robert se pointe à la ferme des Ravatins. Une puissante et agréable odeur de gibier embaume la cuisine.

- Que nous as-tu fais de bon ce midi ?

- Alors, en entrée, un buisson d’écrevisses de la Canche à la nage, en plat de résistance, un rôti de sanglier avec des treuffes [17] du jardin, du fromage de bique et en dessert, de la tarte aux pourriots [18].

- Parfait, mais dis-moi, il vient d’où le sanglier ?

- De la forêt de Gleune, pardi, de là où travaillent tes gars !

- Évidemment, Cépiau, tu es incorrigible. Tu devrais quand même te méfier, car tu sais qu’il y a un œil derrière chaque arbre.

- Oui, je sais.

- Enfin, du moment que c’est bon. Et à boire ?

- Eh bien, un petit Aloxe-Corton que nous avions rapporté ensemble il y a cinq ans.

- Bien, bien… Alors, tu n’oublies pas, ce soir, je t’emmène. Tu couches à la maison et nous partons demain matin au plus tôt pour Beaune.

- Oui, oui, tu penses bien, je ne vais pas oublier. Mes affaires sont prêtes.

Le repas terminé, Robert retourna à son chantier et le Cépiau s’en alla quérir aussitôt une quelconque « friandise » pour la femme de Robert.

Le samedi matin, dans la voiture pour Beaune, le Cépiau se confia à Robert au sujet de l’histoire avec le Comte.

- Tu as fait fort quand même, mais tu lui as donné une bonne leçon.

- Ce qui m’inquiète, c’est ce fichu curé qui complote.

- Mais non, ne t’inquiète pas. Que veux-tu qu’il te fasse ce vieux con de curé ?

- Tu as sûrement raison.

Les deux hommes firent le tour habituel des caves et se ravitaillèrent des meilleurs vins. Au retour, la voiture, qui était bonne bête, les ramena sans encombre jusqu’à la maison de Robert. Ils purent ainsi se reposer en paix de cette lourde fatigue œnologique.

Le dimanche après-midi, Robert raccompagna le Cépiau chez lui. Ils purent encore à loisir déguster les acquisitions de

la veille. Avant

de partir, Robert dit :

- Bon, alors, c’est entendu, on se donne rendez-vous dans quinze jours à S. pour aller voir ces arbres. Moi, je pars demain en formation à Montpellier.

˜ 

 

Trois jours plus tard, le facteur, qui débutait sa tournée tôt le matin, trouva le Cépiau versé [19] dans un fossé au bord du chemin de terre qui longe la Canche à quelques kilomètres du bourg.

A midi, lorsque Maurice arriva au bourg pour retrouver le Cépiau, il trouva un attroupement devant l’atelier. Lorsqu’il apprit enfin la nouvelle, il fut totalement abattu. Chancelant, il reprit sa camionnette et regagna la ville à 20 km/h dans les descentes.

Comme la gendarmerie bénéficiait d’excellents limiers, on leur confia l’enquête : Roger Thouvial (le fils d’Emmanuel, lui-même gendarme qui avait pourchassé en vain, pendant l’entre-deux-guerres, le Cépiau et son père dans leurs œuvres braconnières) et Claude Ravaillot (dit le « ptiot Glaude »). Roger était le « patron » (adjudant-chef) et Claude, simple gendarme. Après avoir été prévenus par le facteur, ils constatèrent effectivement le corps inanimé du Cépiau. Le médecin du village, le docteur Rouleau, qui affichait quand même 75 ans au compteur, devait constater quelques minutes plus tard le décès suite à un « malaise et à une hypothermie liée à l’absorption d’alcool et consécutivement à un refroidissement nocturne ». Les choses étaient donc très claires et l’enquête fut donc bouclée en un temps record et aucune autopsie ne fut pratiquée.

Le Cépiau n’avait pas de famille proche et personne n’eut l’occasion d’exprimer son point de vue aux enquêteurs. Par ailleurs, la disparition du Cépiau n’indisposait personne parmi les villageois et les notables du coin.

Depuis deux jours, Maurice ne dormait plus et ne pensait qu’à la mort du Cépiau qui lui paraissait pour le moins suspecte. Il voulut voir Robert, mais celui-ci se trouvant à Montpellier, il put enfin le joindre par téléphone. Il lui apprit le décès du Cépiau, puis vinrent quelques explications.

- On a retrouvé le Cépiau mort avant-hier matin le long du chemin de la rivière. La gendarmerie a conclu à une mort suite à un malaise du fait qu’il aurait trop bu le mardi soir. Or tu connaissais le Cépiau autant que moi : il ne s’avinait pas lorsqu’il savait qu’il devait travailler. Qui plus est, nous avions prévu de travailler ensemble mercredi après-midi. Et encore plus curieux, il n’a pas retrouvé son chapeau.

- Écoute, c’est terrible. Samedi et dimanche, le Cépiau et moi étions ensemble et il m’a dit son inquiétude suite à une leçon qu’il a donnée au Comte. Je suis comme toi, je ne crois guère à la version donnée par la maréchaussée.

- Mais que peut-on faire ? Nos arguments ne pèseront pas lourd en face aux gendarmes, d’autant que tu sais que l’adjudant-chef Thouvial n’était pas très copain avec le Cépiau, à cause de son père…

- Ne bouge pas. Je saute dans le premier train et je te rejoins dès que possible. On en rediscute et on ira voir ensemble mon ami le commissaire de police Yves Taxus.

Yves Taxus était d’origine bretonne. Après le bac, il avait fait ses études scientifiques à Paris avec Robert avant de changer d’orientation et faire son droit. Après quelques années dans la région parisienne, il avait été nommé commissaire à A.

˜ 

 

Le maire-comte et le curé s’étaient entendus. Pour éviter tout scandale, malgré l’athéisme revendiqué du Cépiau, on ferait une rapide cérémonie à l’église et on irait ensuite le repiquer au cimetière. De toute façon, personne n’irait protester contre une telle décision.

Au bistrot en face de la gare, Maurice s’était installé à la table qui lui permettait de voir arriver par la fenêtre le train de Robert. Maurice était extrêmement nerveux. Pour se calmer, il avalait son troisième passetoutgrains, lorsque enfin il vit l’ingénieur des eaux et forêts se pointer. Maurice se précipita dehors.

- Bonjour Robert, te voilà enfin. Si tu savais, je ne vis plus…

- Bonsoir Maurice. Tu sais, il me fallait bien la journée pour revenir, l’administration n’a pas les moyens de me payer l’avion. Et puis, il faut que tu te calmes. Moi aussi, ça m’a fichu un coup, le Cépiau et moi, c’était aussi une longue histoire. Il nous faut raisonner pour essayer de tirer cette histoire au clair. Ce matin, avant de partir de Montpellier, j’ai pu passer un coup de fil à Yves. Il nous attend au commissariat.

Les deux compères montèrent dans la camionnette de Maurice et en moins de cinq minutes, ils furent sur place. Yves attendait nos deux compères. Il vint les accueillir en bas des escaliers.

- Salut Robert. Un peu désolé de se voir en de telles circonstances…

- Bonjour Yves, je suis venu avec Maurice, un autre ami du Cépiau.

- Bien, à cette heure, il faut que je donne congé à mes gens. Je vous rejoins dans mon bureau à l’étage.

En montant, Maurice ne put s’empêcher de détailler le travail des escaliers de bois. Il crut y voir la patte du Cépiau.

- Bon, eh bien dites-moi tout !!

- Maurice et moi pensons que la mort du Cépiau est suspecte. Certes, il lui est arrivé de faire des virées, certes il aimait les bonnes bouteilles, certes il avait le vin joyeux, mais une chose est sûre, le Cépiau n’était pas du genre à être ronflé comme un parrain quand il avait du boulot. Et justement, le matin où on l’a retrouvé sec, Maurice devait le retrouver pour travailler ensemble.

- Et tu penses que…

- Je pense que les gendarmes chargés de l’enquête là-bas ne sont qu’une équipe de bras cassés. A vrai dire, quand on n’est même pas capable d’attraper les voleurs de poules, il ne faut pas trop s’étonner de la pertinence des investigations.

- Oui, j’en ai entendu parler. Mais tu sais que je ne peux pas intervenir à la gendarmerie, à moins que…

- A moins qu’on trouve quelque chose de flagrant qui permettrait de rouvrir l’enquête.

- Exactement, mais il nous faudra du solide. Et à ce moment là, on pourra les dessaisir. Mais c’est à vous d’aller fouiner là-bas. Moi, je dois rester dans l’ombre.

- Très bien, Maurice et moi partons au village demain matin à la première heure.

Le lendemain matin, peu après 7 heures, la camionnette s’arrêta devant la boutique de la mère Vieillard. Cette dernière tenait un bar-restaurant-épicerie tout ce qu’il y a de plus traditionnel. Il était donc tout naturel que Maurice et Robert mettent cette étape au menu de leur enquête, d’autant plus que la mère Vieillard était une des rares personnes du village qui appréciait vraiment le Cépiau. En effet, il venait souvent la visiter et ils mangeaient régulièrement du poisson ensemble. Elle disait tout le temps : « Cépiau, que lai diable ait vôt’ pouchon, vôt’ pouchon est tout ! ». Effectivement, si la mère Vieillard aimait cuisiner, elle avait horreur d’éviscérer les poissons.

Les deux compères entrent dans le bistrot, ils sont les premiers clients.

- Bonjour mère Vieillard, comment allez-vous ?

- Bonjour Maurice, boujour Robert. On fait aller, mais c’est pas la joie avec la mort du Cépiau. Qu’est-ce que je vous sers ?

- Deux ptiots cafés.

- Alors, qu’est-ce qui vous amène au juste ?

- La mort du Cépiau, vous pensez bien. On ne croit pas trop à une mort naturelle.

- Tiens donc, figurez-vous que je me pose moi aussi des questions.

- Vous aussi ?

- Oui, moi ce qui me paraît bizarre, c’est qu’on n’a pas retrouvé le chapeau du Cépiau.

- Alors ça, fit Maurice, c’est impossible, il ne le quittait jamais, hiver comme été, sauf pour dormir.

- Oui, il ne l’aurait pas quitté pour un empire.

- Avec le fait qu’on l’ait retrouvé bourré, cela fait déjà deux choses suspectes, marmonna Robert.

- Trois, déclara la mère Vieillard.

- Trois ? Quoi d’autre ?

- Eh bien la veille que l’on a retrouvé le Cépiau sec le long de la rivière, je l’ai aperçu avec le curé avec son vélo près de l’église. Curieux, non, en compagnie du curé ? Et ils n’avaient pas l’air de s’engueuler cette fois.

- Bizarre en effet. On ne peut pas imaginer ces deux là autrement que de se cracher des insanités à la figure.

- Et je crois bien qu’il n’avait déjà pas son chapeau sur la tête.

- A croire qu’on ne parle pas du même homme, fit Maurice.

C’est alors qu’on vit rentrer Charles, complètement affolé.

- Qu’est-ce qui t’amène, Charles, demanda la mère Vieillard ?

- J’ai vu la voiture de ces Messieurs garée devant chez toi, et je me suis dit qu’il fallait que je les voie de toute urgence.

- Ah oui, Charles, et en quel honneur, demanda Maurice ?

- Moi, j’ai une idée, fit Robert. Il se demande s’il ne va pas se retrouver au chômage. Le Cépiau venait de l’embaucher après que le comte l’eut mis à la porte.

- Oui, et maintenant, c’est pas le comte qui va le reprendre après toutes ces histoires, déclara Maurice. Bon, que veux-tu, Charles ?

- Robert a raison. Avec la mort du Cépiau, je suis grillé partout dans le village, vous pensez bien. Personne ne voudra plus jamais me faire confiance.

- Encore que ne pas être copain avec le comte soit plutôt une qualité à mes yeux, déclara Maurice.

- Ce n’est pas si grave, fit Robert. Si ce n’est que ça qui te tracasse, je verrai ce que je peux faire avec mon administration et on trouvera bien à te recaser quelque part.

- Merci Robert.

- Ne me remercie pas, Charles, tu es un bon gars dans le fond. Le Cépiau ne s’y trompait pas.

- Et puis il y a autre chose. Une chose curieuse, dont je viens tout juste de m’apercevoir. Le paquet de taupicine que je gardais dans ma remise a disparu.

- Très curieux en effet, d’autant que ce n’est pas la saison où on empoisonne les taupes, fit Robert. Tu n’as rien dit à la gendarmerie ou à quelqu’un d’autre au moins ?

- Non, vous êtes les premiers à qui je dis ça.

- Eh bien, s’écria Robert, continue ainsi, ne dis plus rien à personne. Et toi non plus mère Vieillard. Maurice et moi, allons poursuivre notre enquête parallèle. Pas un mot à personne.

Maurice et Robert avalèrent leurs seconds cafés et, alors qu’ils s’apprêtaient à sortir, le facteur entra.

- Ah, voilà not’ facteur, s’écria la mère Vieillard.

- Bonjour facteur, dit Maurice en l’invitant à s’asseoir. Nous voulions justement vous rencontrer.

- Bonjour Messieurs. Que voulez-vous ? C’est pour une lettre, un paquet, un mandat ?...

- Non, non, dit Robert. C’est juste que nous voudrions quelques éclaircissements sur le Cépiau.

- Le Cépiau ? Mais, je le connaissais à peine !

- Oui, nous le savons, fit Maurice. Mais c’est bien vous qui l’avez retrouvé le long du chemin le long de la rivière ?

- Pour ça, oui, c’est bien moi qui l’ai trouvé le Cépiau. Etendu de tout son long qu’il était. Et puis déjà tout froid et tout raide.

- Et son chapeau ?

- Son chapeau ? Je n’en sais rien.

- Avait-il son chapeau quand vous l’avez trouvé, s’impatienta Robert.

- Eh bien, maintenant que vous le dites, non, il n’avait pas son chapeau. Les gendarmes l’ont aussi remarqué. Et puis, qu’est-ce que cela peut faire ?

- C’est essentiel, répondit Maurice. Et les gendarmes ont-ils retrouvé le chapeau ?

- Ça, vous n’avez qu’à aller le leur demander.

- Très bien, très bien, fit Robert. Nous vous remercions. Au fait, mère Vieillard, le docteur Rouleau, où peut-on le trouver ?

- Eh bien, ce matin, vous le trouverez sûrement à son cabinet au Moulin Roypol.

- Très bien, merci, répondit Robert en sortant du bistrot. Nous mangerons là à midi.

Sur ce, Maurice et Robert se mirent en route en direction du Moulin Roypol.

˜ 

 

La neige commençait à tomber. Le vent soufflait dans les branches des épicéas du Mizieux, jouant cette musique si caractéristique. La nuit commençait à tomber. On entendit bientôt crépiter un feu. Bientôt, une odeur de viande grillée emplit le sommet de la montagne. Pourtant, personne n’habitait ce coin perdu, surtout en cette saison.

La neige gelée de la nuit, crissait sous le pas. Au détour de la chênaie à molinie, il y avait un long chemin au bord duquel les sphaignes et les polytrics émergeaient du fin manteau neigeux. On distinguait là nettement le trafic qui s’était opéré pendant la nuit : une petite compagnie de laies suitées, un chevreuil solitaire et d’innombrables passages de renards dont les pas conduisaient tous en direction de la mouille du Diable. Cette mouille était en réalité un vaste complexe de prairies paratourbeuses plus ou moins gorgées d’eau et entrecoupées de fourrés de saules à oreillettes, de bourdaines, de bouleaux pubescents et même quelques bouquets de pins sylvestres chétifs. On y trouvait même çà et là des espaces de tourbières atterries au sein desquels des squelettes de linaigrettes engainantes surmontaient les touffes de callune et les touradons de molinie et de canche cespiteuse. Dans les creux et les gouilles, on pouvait encore observer les tiges de rynchospores blancs qui gardaient le souvenir quelque peu exotique de leurs voisines les droséras qui avaient passé leur été à se repaître d’insectes englués dans leurs magnifiques feuilles gluantes. Alors que le temps semblait s’être arrêté dans ce paysage quasi boréo-arctique, une chevrette grise surgit d’une touffe de genévriers. Comment pouvait-elle se cacher là ? Il n’y avait presque rien pour l’abriter. Alors que le cervidé allongeait son troisième saut, un coup de feu retentit. Et puis, plus rien. Seuls les geais de la forêt du Laré protestèrent du silence rompu.

A l’étang du Diable, on commençait à s’affairer. Chacun était à son poste : un homme dans la pêcherie, un à la pelle, deux à la table de triage et deux porteurs de bassines. Enfin, deux femmes étaient à la pesée et à la vente. Le reste de l’attroupement était composé de jifatouts [20] et de curieux.

- Vas-y, Marcel, tu peux envoyer !

- D’accord, j’envoie la sauce, Justin.

Les gardons, rotengles et perches arrivèrent en premier. Justin en ramena de pleines épuisettes qui éclatèrent sur la table de triage. Puis vinrent en vrac carpes, tanches et autres brochets. Les curieux s’épatèrent de la taille de certains poissons, dirent, comme d’habitude, d’énormes bêtises qui auraient horrifié n’importe quel ichtyologue. Le bal des bassines, baquets et autres seaux dura bien deux bonnes heures. Vers dix heures, Justin, le propriétaire de l’étang sonna le rassemblement. C’est alors que l’aligoté ou les kirs se mirent à couler pour faire glisser les généreuses portions de jambon cru à la cendre.

- Marcel, as-tu remarqué ce matin dans la sommière, il y avait les traces d’un chevreuil, et contrairement à l’habitude, c’est en sens unique.

- C’est vrai, et ce matin, alors que je prenais mon café, il me semble avoir entendu un coup de fusil là-bas dans la tourbière. Mais je n’ai rien vu. Curieux, d’autant qu’aucune chasse n’était prévue aujourd’hui.

- Le Cépiau ?

- Eh bien non, figure-toi que j’ai entendu dire qu’il était mort. Encore une victime de l’alcool !

- Ah oui ? Le Cépiau mort ? C’est incroyable ! Un vieux renard comme lui…

˜ 

 

Robert et Maurice arrivent dans le bureau d’Yves Taxus. Comme la fois précédente, ce dernier congédie ses subordonnés et leur offre, deuil oblige, un verre de Bordeaux.

- Alors Messieurs, quelles nouvelles ?

- Eh bien, fit Robert, nous avons passé la journée au village. Nous avons vu, la mère Vieillard, la bistrotière, Charles, l’ancien régisseur du comte, le facteur et le docteur Rouleau. En revanche, nous n’avons pu discuté avec le curé, il n’a pas voulu nous parler.

- Et qu’avez-vous donc appris au point de vouloir me voir dès ce soir ?

- Des tas de choses qui mériteraient de rouvrir l’enquête, déclara Maurice.

- Halte là, pas si vite, fit Yves. Quoi donc ?

- Eh bien, il y a déjà cette histoire de chapeau : on n’a pas retrouvé le cépiau du Cépiau et personne ne semble s’en être inquiété.

- Mais, fit Yves, ce n’est pas parce qu’on n’a pas retrouvé son chapeau que cela prouve quoi que ce soit. Il l’aura égaré quelque part.

- Impossible, répondirent de concert Maurice et Robert. Le Cépiau est inconcevable sans son couvre-chef.

- Bon, admettons, quoi encore ?

- Le docteur Rouleau !

- Quoi, le docteur Rouleau ?

- Eh bien, fit Maurice, je n’en voudrai pas pour soigner mon chien.

- Mais il s’agit d’un médecin.

- Certes, fit Robert, nous ne remettons pas en cause ses diplômes, mais il sucre sacrément les fraises le vieux. Et si ce n’était que ça, il est complètement gâteux.

- Et puis, ajouta Maurice, il mélange tout, a une mémoire plus que défaillante.

- Oui, mais c’est lui qui a établi le certificat de décès et nous n’y pouvons rien.

- Et il y a la disparition du paquet de taupicine chez Charles, fit Maurice.

- Autrement dit, mon cher Yves, il faudrait voir si le Cépiau n’aurait pas été empoisonné avec ?

- Là, je vous arrête, mes amis, dit Yves. La taupicine a pu disparaître depuis longtemps. Et qui sait si Charles ne perd pas la boule lui aussi ou s’il n’a pas une part de responsabilité dans ce qui vient d’arriver ?

Robert s’étrangla.

- Mais qu’est-ce qu’il est mauvais ton vin, on dirait que tu y as fait tremper une pierre à fusil pendant des années. Si tu n’étais pas mon ami, je te l’aurais jeté à la figure. Il n’y a pas idée de boire des machins pareils. Et puis, tu me prends pour un con ou quoi ? Tu ne crois pas qu’il nous arrive de réfléchir nous aussi ? Le Cépiau a été assassiné, n’importe quel débutant finirait par le reconnaître.

- Mais, Robert, calme toi. Je reste ton ami. J’essaye juste de me mettre à la place de la partie adverse. Je ne doute pas un seul instant de votre bonne foi à tous les deux, mais disons que nous marchons sur des œufs, et il va falloir trouver une faille. Quant au vin, tu sais que chez nous, nous ne jurons que par ça.

- « ça », comme tu dis, vieux frère. Toute une éducation à refaire !

- Et si nous allions faire une déposition à la gendarmerie du village, demanda Maurice ?

- Oui, c’est exactement ce que j’allais vous proposer. Mais je vais être obligé de vous accompagner, sinon je crains un peu que vous ne soyez pas entendus.

Les obsèques du Cépiau eurent lieu le lendemain matin dès huit heures. Le Cépiau n’avait aucune famille dans le coin et ses amis étaient bien peu nombreux dans la région. Il y avait donc moins de dix personnes dans l’église. Maurice avait lui-même choisi le plumier dans lequel reposerait le défunt : du chêne morvandiau de belle venue, avec de belles moulures comme le Cépiau aurait aimé. Ni Maurice ni Robert n’avaient voulu voir le mort avant qu’on ne referme le chapeau. La cérémonie fut des plus classiques, sans aucune forme de personnalisation. Une fois que le cercueil fut emporté au cimetière par les croque-morts, le maire-comte et le curé s’éclipsèrent en direction du château.

˜ 

 

Si les fibres de bois de la grande table pouvaient parler, elles pourraient expliquer ce qu’elles avaient entendu, vu, ressenti… Deux coupes de Champagne venaient de heurter le plateau de chêne dans un éclat de rire diabolique.

L’adjudant avait été prévenu le matin même. Maurice, Robert et Yves arrivèrent à la caserne à 9 heures.

- Messieurs, je vous prie de vous asseoir, nous allons procéder à la vérification de vos identités.

Les trois hommes s’exécutèrent. Près d’une demi-heure plus tard, l’adjudant-chef Roger entra dans le hall.

- Alors, Messieurs, que puis-je pour vous. Vous souhaitez faire une déposition au sujet du décès du Cépiau ? Et pour cela, vous aviez besoin du concours de la police. C’était complètement inutile. D’ailleurs, la police n’a pas compétence dans ce canton. Je suis seul habilité à vous auditionner.

- Nous le savons, répondit Yves, je ne suis là qu’à titre privé, en tant qu’ami de ces Messieurs. Et nous souhaiterions, au moins dans un premier temps, être auditionnés de façon conjointe.

- Qu’à cela ne tienne, exceptionnellement, j’accepte cette requête peu orthodoxe. De toute façon l’enquête sur le décès du Cépiau est définitivement close. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer dans mon bureau.

Maurice et Robert commencèrent alors le récit des faits troublants qu’ils avaient pu recueillir au sujet des circonstances de la mort du Cépiau. Le récit terminé, l’adjudant-chef éclata de rire.

- Eh bien, commissaire Taxus, c’est pour ça que vous m’avez fait déranger ? Tout cela ne tient pas la route. Et vous, votre histoire de chapeau perdu, que voulez-vous que ça me fasse ? Bien sûr que nous l’avions remarqué : il l’aura laissé quelque part ou l’aura perdu en route, tout simplement.

- Non cria Maurice. Le Cépiau n’aurait jamais abandonné son chapeau quelque part et l’aurait encore moins perdu.

- D’ailleurs, s’écria Robert, la disparition du chapeau est bien la seule chose que vous ayez remarquée. Sauf à vous déplaire, mon Adjudant, beaucoup de choses vous ont échappé. Avez-vous interrogé le docteur Rouleau ?

- Bien sûr que nous avons interrogé le docteur. C’est même lui qui a fait le constat de décès : mort naturelle par ingestion irraisonnée d’alcool.

- Si on vous croit, fit Robert, s’il n’était pas mort, vous auriez volontiers verbalisé le Cépiau pour ivresse publique.

- Tout à fait.

- Alors, fit Maurice, vous n’avez pas discuté personnellement avec le docteur Rouleau. Pourquoi croyez-vous que le gens du village ne le consulte plus ? Pourquoi croyez-vous que tout le monde s’en va à R pour voir le médecin ?

- Je ne sais pas, moi, ce n’est pas mon problème si les gens préfèrent tel ou tel médecin.

- Eh bien nous, nous savons pourquoi : votre médecin est gâteux et ne sait plus où il en est la moitié du temps.

- Mais vous n’aviez pas à interroger le docteur Rouleau.

- Faux, mon Adjudant, coupa Yves. Selon vos dires, l’enquête est close et par conséquent, chacun est libre d’aller discuter avec qui bon lui semble.

- De toute façon, rien ne vous autorise à remettre la parole du docteur en doute.

- Alors, demanda Robert, vous n’allez pas demander une étude toxicologique sanguine ?

- Non, je n’en vois pas l’utilité. Ce ne sont pas vos élucubrations qui vont changer quelque chose et permettre la réouverture de l’enquête. D’ailleurs le maire m’a dit que…

- Le maire vous a dit ?

- Rien, cela ne vous regarde pas.

- Fort bien, fit Yves à ses deux compères, il est clair que nous n’obtiendrons rien par ici.

- Parfaitement, commissaire Taxus, vous m’avez déjà suffisamment perdre mon temps et je ne vous retiens pas.

- Minute, mon Adjudant-chef, vous allez quand même enregistrer les dépositions de ces Messieurs.

- Mais…

- Il n’y a pas de mais, la loi l’exige.

- Certes, certes, le Brigadier Gondronel va s’en occuper. Au revoir Messieurs.

Il fallut bien le reste de la matinée pour taper, doigt à doigt les dépositions. A midi, les trois hommes se retrouvèrent pour l’apéritif chez la mère Vieillard.

- Eh bien chers amis, fit Yves, on n’est pas frais pour aller aux devants de l’empereur. L’Adjudant est un sacré con. De plus, il protège son pré carré. Néanmoins, je pense qu’il va bouger.

- Ça n’est pas gagné dit Robert. Mais si on allait taper son patron, le capitaine Mangemoisec à A. ? Il me semble que dans le temps, le Cépiau était vaguement copain avec lui.

- Eh bien c’est vrai, s’écria Maurice, pourquoi n’y avons pas songé plus tôt.

- Tout simplement parce qu’on pouvait encore croire à un minimum d’intelligence de l’Adjudant, fit Yves. Mais de toute manière, ça va bouger. Vos dépositions ne vont pas totalement rester lettre morte. Vous devriez prévenir Charles : je parie qu’ils vont l’arrêter pour cette histoire de taupicine.

- Très bien, fit Maurice, nous irons le voir après manger. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète.

- Autrement, il y a quelque chose qui m’inquiète, fit Yves. Pourquoi diable a-t-il évoqué le maire ?

- Il a parlé du maire, répondit Robert en finissant son verre d’aligoté, avant de se raviser et de s’apercevoir qu’il en avait déjà trop dit. Tu as raison, Yves, c’est louche cette histoire.

- Il aura reçu des consignes du maire fit Maurice. Tu penses bien qu’ils sont cul et chemise ceux deux là.

A la fin du repas, Maurice fit part à voix basse d’une idée.

- Après avoir vu Charles, nous rentrerons à A. Vous, vous irez voir le capitaine Mangemoisec et moi, vous me laisserez en route dans le virage du Bois de la Coiffe. Je reviendrai discrètement au village à la tombée de la nuit pour ne pas me faire repérer. J’ai bien envie de rendre visite au curé.

- Le curé ? Mais il ne voudra jamais te recevoir fit Robert.

- Mais qui a dit que je me ferai annoncer. Je veux juste essayer d’en savoir plus.

- Méfie-toi, Maurice, il ne faut pas que tu te rendes coupable d’une quelconque infraction.

- Ne t’inquiète pas, Yves, c’est le Cépiau et moi qui avons réalisé les portes de l’église et de la cure. Je saurai les ouvrir sans que personne ne s’en aperçoive.

- Très bien fit Robert, je te fais confiance, je sais que le Cépiau et toi aviez plus d’un tour dans votre sac.

Il longea la rivière, se faufila entre les bouquets de vernes, puis à la hauteur du pont des Chaumes froides, il obliqua en direction de la station de pompage d’eau potable. Si le Cépiau avait été là, il n’aurait même pas pu le distinguer parmi les silhouettes des balais [21]. Cette fois, en effet, la nuit était belle et bien tombée, mais la lune bientôt pleine, guidait largement les pas des braconniers et des brigands.

Alors qu’il allait gagner le cimetière par le bas de la grande pâture, Maurice trébucha en débuchant de la bouchure. Il n’eut pas le temps de grommeler d’une telle maladresse qu’un morceau de bois vint se plaquer violemment contre sa gorge. Maurice crut sa fin proche, se débattit, fit mine de hurler, mais la pression sur sa gorge se fit plus forte encore, étouffant définitivement tout essai de râle parmi les genêts.

˜ 

 

Puis, soudain, la pression sur la gorge se détendit.

- Maurice. Bon dieu, Maurice !

Maurice fut pris par une insupportable quinte de toux, alors qu’il avait peine à reprendre haleine.

- Maurice, mais Maurice, qu’est-ce que tu fais là ?

Maurice était totalement plongé dans l’obscurité, dans le brouillard total, mais il crut bien reconnaître cette voix.

- Maurice, je suis désolé, mais comment pouvais-je deviner ?

Cette voix, assurément venait d’outre-tombe. Maurice était certainement mort.

- Maurice, Maurice, tu me reconnais ?

Comment cela pouvait-il être possible ? Comment un mort pouvait-il lui adresser la parole, s’il n’était pas lui-même décédé ? Seulement, voilà, Maurice reprenait lentement ses esprits.

- Maurice, Maurice, c’est moi.

- Moi, moi, mais qui êtes-vous ?

- Eh bien, c’est moi, c’est le Cépiau !

- Comment ça, le Cépiau ? Le Cépiau est mort !

- Tout le monde pense que le Cépiau est mort, mais je suis bien là, sain de corps et d’esprit.

Maurice sortit une lampe torche de sa poche et éclaira le visage de son interlocuteur.

- Bon dieu, c’est bien toi, Cépiau.

- Oui, c’est bien moi. Tu me reconnais cette fois.

- Mais comment cela se peut-il ? Tu étais mort, et même enterré à deux pas d’ici.

- Eh oui, tout le monde pense que je suis mort, y compris mon assassin.

- Ton assassin ? Mais tu es mort ou vivant ?

- Enfin pas mon assassin, mais…

- Mais quoi ? Tu crois que ça me fait rire ?

- Non non, l’assassin de mon frère !

- C’est pas dieu possible ? Ton frère ?

- Oui, mon frère, Pierre !

- Mais il ne vit pas en Normandie ?

- Ben oui, mais à l’occasion de ses cinquante ans, il était venu me voir. Depuis toutes ces années…

- Mais je n’y comprends rien. C’est bien toi qu’on a trouvé mort.

- Eh bien non, sinon, je ne serai pas là à te faire la causette.

- Mais alors…

- Mon frère me ressemblait beaucoup et il n’a qu’un an de moins que moi.

- Voilà qui explique sans doute le chapeau.

- Le chapeau ?

- Oui, il ne portait pas de chapeau ?

- Ben non, ou alors occasionnellement.

- Attends, attends, il faut que je comprenne.

- Pierre était arrivé le mardi soir à l’atelier. Après les retrouvailles, j’étais allé déposer sa voiture au garage Magnard pour la révision. Pendant ce temps là, il a voulu rentrer aux Ravatins à vélo pour se dégourdir les jambes. Et moi, je suis rentré à pied en coupant à travers la garenne. Il n’était pas encore arrivé aux Ravatins, mais je ne me suis pas inquiété, pensant qu’il aurait trouvé une vieille connaissance en route.

- Il connaissait du monde ici ?

- Eh bien, pas grand monde, mais les Crintilleux ou les Vaugris, ce sont des gens sympa. Je pensais qu’ils auraient pu prendre l’apéritif ensemble. Du reste, depuis le temps, ce sont peut-être les seuls à connaître Pierre.

- Et alors ?

- Alors vers vingt heures, j’ai commencé à m’inquiéter, d’autant que la marande était plus que prête.

- Et ?

- Et j’ai pris la camionnette et je suis passé chez les Crintilleux et les Vaugris. Mais rien, ils ne l’avaient pas vu. Du coup, je rentré aux Ravatins, pensant le retrouver là-bas, mais rien. Et je l’ai attendu toute la nuit.

- Et le lendemain ?

- Le lendemain, je suis quand même passé relever quelques collets. Et en arrivant près de l’atelier, j’ai vu les voitures de la gendarmerie. Je suis resté caché dans le bosquet. Au départ, je n’ai rien compris. Ce n’est que petit à petit que j’ai compris ce qui se passait. Et le temps de rentrer furtivement aux Ravatins, de me ravitailler avec ce que je pouvais dont ce fusil, je n’ai cessé de me cacher dans les bois pour essayer d’éclaircir cette histoire.

- Ah c’est avec la crosse de ce fusil que tu as manqué m’étrangler ?

- Eh bien oui, que veux-tu, je suis désolé, je ne pouvais pas savoir.

- Oui, et tu n’es pas rasé. Mais qu’est-ce que je suis content de te retrouver. Ah si Robert savait ça !

- Ah oui, je vous ai vu au village à plusieurs reprises. Que faisiez-vous au juste ?

- Eh bien, nous menions l’enquête, car nous n’avons jamais cru à « ta » mort naturelle.

- Et qu’est-ce qui vous a mis sur la piste ?

- Eh bien le chapeau dont je t’ai déjà parlé, le fait qu’on a conclu à une mort liée aux conséquences d’un coma éthylique. Et puis la disparition de la boite de taupicine chez Charles.

- Évidemment, on aura voulu le mouiller lui si l’histoire de la mort accidentelle n’avait pas pris. Et figure toi que cela n’a pas traîné, il a été embarqué par les gendarmes en fin d’après-midi.

- Mais comment fais-tu pour être aussi bien au courant de ce qui se passe au village.

- Tu sais bien, Maurice, un œil, une oreille derrière chaque arbre…

- Ouais…

- Et toi, que fais-tu ici à une heure pareille ?

- Eh bien j’avais dans l’idée d’aller fouiner chez le curé. Il ne me paraît pas net celui-là.

- A qui le dis-tu ? J’étais là pour la même raison, quand j’ai entendu les jacques [22] près de la rivière qui m’ont alerté.

- Rien ne t’échappe toi.

- Et voilà comment je t’ai tendu un piège avant de te tomber dessus.

- Bon et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

- Eh bien, on était parti rendre visite à notre curé, non ?

˜ 

 

Comme convenu la veille, Robert attendait, avant même la pique du jour, dans une sommière du bois de la Coiffe. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit monter, non pas un, mais deux hommes dans la voiture.

- Mais, qui…

- Salut Robert !

Robert n’en croyait pas ses yeux. Était monté à l’avant de la voiture une forme de réincarnation de son ami, mais hirsute au possible et accoutré comme un peyant [23]. Robert en resta coi.

- Robert, y’o bien moué, le Cépiau.

- Mais d’où c’est donc que tu sors ? Tu es mort !

- Eh bien oui, Maurice en a pété à la renverse [24] lui aussi.

- C’est bien le moins que l’on puisse dire, s’exclama Maurice, il a failli m’étrangler pour de bon !

- Mais vous allez m’expliquer, s’énerva Robert.

- Ne t’inquiète pas Robert, dit Maurice. On va tout t’expliquer. Mais ne reste pas là, Robert, il ne faudrait pas qu’on nous repère. On fêtera nos retrouvailles plus tard.

Sur ce, la voiture s’élança pour regagner A.

Après un bon bain et après avoir revêtu des habits propres que Maurice lui avait apporté (Robert était trop grand), le Cépiau descendit dans le séjour de la maison de Robert où Yves attendait aussi.

- Eh bien, Messieurs, dit Robert d’un ton solennel, pour fêter la renaissance du Cépiau, nous allons boire cette petite bouteille de Chambertin-Charme 1947 !

- Un moment, Messieurs, coupa le Cépiau, je n’ai jamais été mort. Je boirai volontiers un verre de sommet de l’art vigneron, mais n’oublions pas que dans cette affaire, mon frère Pierre, lui a bel et bien été assassiné.

- Bien sûr dit Robert, et c’est la raison pour laquelle Yves nous a rejoint. Je crois que tu ne le connais pas, Cépiau.

- Non, pas que je sache. Et qui êtes-vous ?

- Je suis un ami de Robert et accessoirement, commissaire de police de cette bonne et vieille ville.

Tout le monde se salua et on trinqua en se jurant de mettre l’assassin sous les verrous dans les plus brefs délais.

- Bon, et maintenant fit Robert, dîtes-nous ce que vous avez vu ou entendu chez le curé ?

- Eh bien, dit Maurice, nous sommes passés par la remise sur le côté de la cure. Et devinez ce que nous avons trouvé là-bas dedans ?

- Je n’en sais rien, dit Robert.

- De la taupicine, essaya Yves.

- Ah, je vois que Monsieur a de l’idée fit le Cépiau. Non, on a trouvé un manuel de toxicologie appliquée.

- Je vois, dit Yves, et la taupicine, il a dû s’en débarrasser. Je suis à présent persuadé que c’est lui le meurtrier de votre frère.

- C’est vrai, répondit le Cépiau, que ce pauvre type ne m’a jamais été sympathique, mais de là à en faire le meurtrier…

- Mais c’est peut-être que vous n’êtes pas au courant. Si je me souviens bien, la mère Vieillard a dit à Robert et Maurice que le soir où votre frère Pierre est arrivé, vous a vu en compagnie du curé, ce qui n’avait pas été sans étonné la mère Vieillard, tant la chose lui avait paru curieuse.

- Et moi, dit Maurice, je crois avoir dit à la mère Vieillard : « on ne croirait pas le même homme » en parlant de toi, Cépiau.

- Évidemment Maurice, je ne l’ai pas vu ce soir là, je ne lui jamais adressé la parole que devant témoin et en général, ce n’est pas des compliments.

- Mais alors, dit Yves, comment a-t-il pu attirer votre frère chez lui, pensant que c’était vous ?

- Je n’en ai aucune idée répondit le Cépiau, mais il avait du mettre le paquet pour attirer mon intention ou me séduire. Et Pierre, lui n’aura pas fait attention. Peut-être voulait-il me proposer un marché ? N’avait-il pas les boiseries du chœur à remettre en état ? Je n’en sais rien.

- Mais il va bien falloir trouver un moyen de le faire parler dit Yves.

- Les faire parler, parce qu’à tous le coups, le comte est mêlé à cette histoire. Tout s’éclaire maintenant. Je les ai vu tous les deux à plusieurs reprises, pas l’air tranquilles. Je les ai aperçu bien souvent ensemble ces derniers temps, mais les rendez-vous ne duraient jamais bien longtemps.

- Le maire pourrait être dans le coup, demanda Robert. Ce grand escogriffe ?

- Escogriffe peut-être, mais pas si con lorsqu’il s’agit de faire valoir sa gloriole et surtout ses intérêts, répondit le Cépiau.

- Oui, je sais, je l’ai vu manœuvrer dans les ventes de bois. Car c’est lui qui dirige le syndicat des propriétaires forestiers et il n’est pas tendre en affaire.

- Et puis comment crois-tu qu’il est devenu maire ? Certes, avec son copain le curé, il s’est mis dans la poche toutes les grenouilles de bénitier du pays, les bien pensants, les gens qui disent amen à tout. Crois moi, ils sont nombreux ces gens là et à eux deux, ils ont su embobiner tout le monde.

- Bon très bien, dit Yves, j’ai une idée. Robert va demander une audience au maire, prétextant un projet de coupe de bois sur la forêt communale. Maurice, lui se débrouillera pour amener le curé à la mairie. Et moi, je rameuterais les gendarmes d’A. pour cueillir les coupables. Et vous Cépiau, vous resterez planqué dans la roseraie près de la mairie jusqu’à ce qu’on vous fasse signe.

Sur ces bonnes paroles, ils trinquèrent de nouveau.

- C’est vrai qu’il est pas mauvais ton petiot vin rouge fit Yves à Robert en clignant de l’œil.

Après avoir mis au point dans les moindres détails leur plan d’attaque, les quatre hommes se quittèrent en fin d’après-midi.

˜ 

 

Quelques mois plus tard, le curé fut reconnu coupable de l’assassinat de Pierre, frère du Cépiau. Il fut condamné à la peine maximale. Le maire-comte du village fut condamné à 25 ans de prison pour complicité dans l’assassinat. L’adjudant de gendarmerie fut révoqué pour incompétence et le docteur Rouleau, mis à la retraite d’office avec interdiction d’exercer.

L’évêque qui voulait faire un exemple nomma un prêtre-ouvrier, Alphonse comme curé de la paroisse. L’évêque reçut des centaines de lettres de protestation mais n’en tint aucun compte. Le curé devint bientôt l’ami du Cépiau. Les bigotes et les bien pensants du village ne tardèrent pas à être victimes d’une épidémie de crises d’apoplexie, ce qui fit la fortune du nouveau médecin.

Maurice et le Cépiau s’associèrent définitivement. Le château du comte fut mis en vente et la mairie le racheta un bon prix. Le sous-préfet confia la gestion du domaine à Charles.

Le commissaire Yves Taxus et Robert furent nommés à un grade supérieur dans leurs administrations respectives.

Tous les vendredis soir Yves, Charles, Maurice, Robert, Alphonse et le Cépiau se réunissaient aux Ravatins pour rendre hommage à la vie et à l’amitié. Au menu, les « productions locales » et de « l’eau végétale » de Bourgogne !

 

AMEN.

Notes :

1.        Chêne, le plus souvent, dans cette situation, Quercus robur L. (Chêne pédonculé).

2.        Synonyme de bouchure, haie.

3.        Imbécile, niais, idiot du village…

4.        En fête, tournée joyeuse et arrosée.

5.        Côte bourguignonne, en particulier les Côte de Nuits, Côte de Beaune, Côte chalonnaise…

6.        Fraxinus excelsior L. (Frêne commun).

7.        Quercus robur L. (Chêne pédonculé).

8.        Alnus glutinosa (L.) Gaertn. (Aulne glutineux).

9.        Salmo trutta Linnaeus ,1758 (Truite commune), souvent dénommée Truite fario, il s’avère que les truites de rivière (fario), de mer ou de lac, appartiennent à la même espèce et ont le même patrimoine génétique. Les différences morphologiques ne correspondent qu’à des formes liées à leur habitat, à leur lieu de vie, à leur caractère migratoire optionnel.

10.     Larve d’insecte de l’ordre des Trichoptères (phryganes), dont la plupart portent un fourreau plus ou moins cylindrique à conique, fait de débris organiques ou minéraux dans lequel ils s’abritent. On les appelle aussi porte-bois ou porte-faix.

11.     Alopecurus pratensis L. (Vulpin des prés).

12.     Fagus sylvatica L. (Hêtre).

13.     Geum rivale L. (Benoîte des ruisseaux).

14.     Athyrium filix-femina (L.) Roth (Fougère femelle).

15.     Potron-minet, très tôt le matin, avant la pointe du jour.

16.     Cuisiner, manger.

17.     Pommes de terre (Solanum tuberosum L.).

18.     Myrtilles (Vaccinium myrtillus L.).

19.     Couché, tombé.

20.     Homme toujours prompt à donner des conseils, à parler beaucoup et à ne pas faire grand chose, ou alors, quand il fait, à faire systématiquement des choses ni faites ni à faire.

21.     Cytisus scoparius (L.) Link (Genêt à balais).

22.     Geai des chênes [Garrulus glandarius (Linnaeus 1758)].

23.     Vagabond, chemineau, gueux.

24.     Être stupéfait, frappé d’épouvante.

5 janvier 2009

Le Cépiau (9)

La neige commençait à tomber. Le vent soufflait dans les branches des épicéas du Mizieux, jouant cette musique si caractéristique. La nuit commençait à tomber. On entendit bientôt crépiter un feu. Bientôt, une odeur de viande grillée emplit le sommet de la montagne. Pourtant, personne n’habitait ce coin perdu, surtout en cette saison.

La neige gelée de la nuit, crissait sous le pas. Au détour de la chênaie à molinie, il y avait un long chemin au bord duquel les sphaignes et les polytrics émergeaient du fin manteau neigeux. On distinguait là nettement le trafic qui s’était opéré pendant la nuit : une petite compagnie de laies suitées, un chevreuil solitaire et d’innombrables passages de renards dont les pas conduisaient tous en direction de la mouille du Diable. Cette mouille était en réalité un vaste complexe de prairies paratourbeuses plus ou moins gorgées d’eau et entrecoupées de fourrés de saules à oreillettes, de bourdaines, de bouleaux pubescents et même quelques bouquets de pins sylvestres chétifs. On y trouvait même çà et là des espaces de tourbières atterries au sein desquels des squelettes de linaigrettes engainantes surmontaient les touffes de callune et les touradons de molinie et de canche cespiteuse. Dans les creux et les gouilles, on pouvait encore observer les tiges de rynchospores blancs qui gardaient le souvenir quelque peu exotique de leurs voisines les droséras qui avaient passé leur été à se repaître d’insectes englués dans leurs magnifiques feuilles gluantes. Alors que le temps semblait s’être arrêté dans ce paysage quasi boréo-arctique, une chevrette grise surgit d’une touffe de genévriers. Comment pouvait-elle se cacher là ? Il n’y avait presque rien pour l’abriter. Alors que le cervidé allongeait son troisième saut, un coup de feu retentit. Et puis, plus rien. Seuls les geais de la forêt du Laré protestèrent du silence rompu.

A l’étang du Diable, on commençait à s’affairer. Chacun était à son poste : un homme dans la pêcherie, un à la pelle, deux à la table de triage et deux porteurs de bassines. Enfin, deux femmes étaient à la pesée et à la vente. Le reste de l’attroupement était composé de jifatouts* et de curieux.

- Vas-y, Marcel, tu peux envoyer !

- D’accord, j’envoie la sauce, Justin.

Les gardons, rotengles et perches arrivèrent en premier. Justin en ramena de pleines épuisettes qui éclatèrent sur la table de triage. Puis vinrent en vrac carpes, tanches et autres brochets. Les curieux s’épatèrent de la taille de certains poissons, dirent, comme d’habitude, d’énormes bêtises qui auraient horrifié n’importe quel ichtyologue. Le bal des bassines, baquets et autres seaux dura bien deux bonnes heures. Vers dix heures, Justin, le propriétaire de l’étang sonna le rassemblement. C’est alors que l’aligoté ou les kirs se mirent à couler pour faire glisser les généreuses portions de jambon cru à la cendre.

- Marcel, as-tu remarqué ce matin dans la sommière, il y avait les traces d’un chevreuil, et contrairement à l’habitude, c’est en sens unique.

- C’est vrai, et ce matin, alors que je prenais mon café, il me semble avoir entendu un coup de fusil là-bas dans la tourbière. Mais je n’ai rien vu. Curieux, d’autant qu’aucune chasse n’était prévue aujourd’hui.

- Le Cépiau ?

- Eh bien non, figure-toi que j’ai entendu dire qu’il était mort. Encore une victime de l’alcool !

- Ah oui ? Le Cépiau mort ? C’est incroyable ! Un vieux renard comme lui…

A suivre.

* jifatout : homme toujours prompt à donner des conseils, à parler beaucoup et à ne pas faire grand chose, ou alors, quand il fait, à faire systématiquement des choses ni faites ni à faire.

5 août 2008

Le Cépiau (5)

Peut-être qu’on l’avait oublié depuis le temps, mais l’histoire n’est pas terminée.

Il œuvrait toujours seul. Tout se faisait généralement dans la discrétion la plus poussée, sauf quand le Cépiau en avait décidé autrement.

Le Comte habitait un château « campagnard » de la fin du XVIIe siècle. Sa famille avait vécu, depuis plusieurs générations déjà, de ses terres, plus exactement de la rente que lui rapportait ses métayers. Mais après la Première guerre mondiale, l’exode rural, les paysans morts à la guerre, les mauvaises récoltes avaient réduit considérablement le train de vie de la famille. Le jeune Comte d’alors avait donc décidé de se lancer dans les affaires : la quincaillerie et les livraisons de ferraille. Durant la Seconde guerre mondiale, le Comte, avec ses relations, avait réussi à faire des affaires avec l’occupant. On ne savait pas si le Comte avait fait du tort à la population locale, mais le Cépiau avait toujours eu du mal à digérer l’enrichissement induit et il avait décidé de le lui faire payer à sa manière.

Le Cépiau, depuis l’épisode de la table qu’on lui avait demandé de fabriquer, arpentait à qui mieux mieux les terres du Comte, en toute impunité puisque Charles, le régisseur et garde-chasse par la même occasion avait promis de le laisser en paix. Bien entendu, le Comte n’était pas au courant de l’arrangement.

Le Cépiau, pour se venger du Comte avait décidé de vider totalement les terres du comte de tout ce qui pouvait ressembler à un poisson ou à un gibier. Ainsi, il avait décuplé le nombre de collets, avait organisé avec Maurice plusieurs chasses de nuit pendant l’été à la lanterne pour écrémer lièvres et lapins. La rivière avait été parsemée de lignes de fond et l’étang en face du château passé au tramail. En mars dernier, lors de la vidange quinquennale de l’étang, le Comte s’était ému de ne presque rien trouver dans l’étang. Il s’était également un peu étonné de la pauvre battue au chevreuil qu’il avait organisée en février. Et puis, il y eut cet épisode pour l’ouverture de la chasse.

Pour l’ouverture de la chasse, le Comte avait coutume d’inviter ses meilleurs amis aristocrates ou notables de tout poil pour une grande chasse parmi les champs et les prairies du domaine. Au menu, en général, des lièvres, perdreaux et faisans à volonté. Il faut même préciser que Charles élevait quelques gallinacés supplémentaires pour soutenir les effectifs et les lâchait de façon échelonnée entre le mois de mai et le 15 août. Durant l’été, Charles avait bien remarqué qu’il ne voyait pas beaucoup de gibier, et s’en était un peu inquiété. Quelques jours avant l’ouverture, il avait donc lâché les derniers faisans qu’il avait conservés.

Le matin de l’ouverture, le rassemblement de tous avait été ordonné, comme tous les ans dans la cour du château pour la revue des chasseurs, des armes et des chiens. A l’issue de la cérémonie d’ouverture, tout le monde se mit en route : les invités devant, le Comte à cheval en arrière pour superviser les opérations, suivi par Charles avec des chiens en réserve. La chasse fut désastreuse : les chiens restaient parfaitement impassibles, sa baladant comme de vulgaires chiens de ville. Il n’y avait pas âme de gibier qui vivait sur l’ensemble du domaine. Dans la dernière parcelle, un chien daigna quand même à regret faire un arrêt sur un pauvre volatile : un faisan qui eut peine à s’envoler et qui fut abattu par Monsieur le curé. Bref, une catastrophe, une humiliation pour le Comte. Ce dernier se confondit en excuses auprès de ses invités, lesquels ne mirent pas longtemps à prendre congé, sans repasser au château.

La catastrophe n’était pas moins grande pour Charles. Alors qu’ils regagnaient le château, le Comte, dans un état de rage rarement vu, demanda des explications. Ils se trouvaient alors au niveau du Pont des Chaumes froides au-dessous duquel le Cépiau relevait ses lignes de fond.

- Mais comment avez-vous pu laisser faire un braconnage pareil ? Comment peut-on se faire berner de la sorte ? Vous êtes un incapable, Charles !

- Oui, Monsieur le Comte.

- Comment avez-vous pu vous faire voler mes perdrix et mes faisans ? Et les lièvres, ils sont où ? Mais qu’avez-vous bien pu fabriquer ?

- Je…

- Taisez-vous ! N’avez-vous donc point vu de traces de braconnage ? Je ne peux pas y croire. Vous êtes un con, Charles !

- Oui, Monsieur le Comte.

- Vous rendez-vous compte dans la situation épouvantable dans laquelle vous m’avez mise ? après avoir vu un tel cataclysme, mes amis ne me feront plus aucune confiance ! Vous êtes nul, Charles.

- Euh…

- Taisez-vous, vous ai-je dit ! Peut-être est-ce vous qui m’avez détruit ma chasse, volé mon gibier ? Vous êtes renvoyé !

- Oui, Monsieur le Comte.

A ces derniers mots, le Cépiau qui avait tout entendu et qui n’en pouvait plus de voir Charles se faire humilier, bondit sur la berge, vint rejoindre les deux hommes et s’écria :

- C’est moi et personne d’autre qui ai passé vos terres au peigne fin, c’est moi qui m’en suis pris à votre gibier. Charles n’y est pour rien.

- Mais, comment osez-vous venir ici me défier sur mes terres. Vous êtes un voleur et je vais vous faire passer l’envie de braconner en vous envoyant directement en prison.

- Pas si vite, Comte, vous ne pourrez rien prouver, je n’ai laissé aucune trace.

- Vous êtes un voleur, un bandit, un assassin !

- Un assassin ? Elle est bien bonne ! Dois-je vous rappeler vos agissements pendant l’Occupation ? Dois-je vous rappeler d’autres agissements lors de la libération en octobre 1944 ? Vous et vos amis, pour donner le change, pour vous dédouaner, qui avez pris les armes alors que tout risque était écarté pour aller pourchasser et tuer des soldats allemands isolés et perdus dans le Morvan ? Vous ne vous en rappelez plus de ça, vous et Monsieur le curé ? Oublié, digéré, ni vu ni connu !

- Mais…

- Taisez-vous ! Alors, vous pouvez toujours me mettre les gendarmes au cul, on va bien rire…

- Je vous ferai condamner. Et puis j’ai Charles comme témoin. Et mon ami le colonel…

- Ah ah ! Votre ami le colonel Jeannin ? Vous avez déjà oublié qu’avec votre partie de chasse à la con, vous venez de le vexer à mort ? Quant à Charles, je vous rappelle que vous venez de le virer à l’instant. Et que je viens de l’embaucher pour faire commerce de mes meubles.

Le Comte, se dressant sur ses étriers et tenant haut sa cravache.

- Je vais vous…

- Vous allez quoi ? Me faire courir ? Vous voulez courir ? Qu’à cela ne tienne ! Eh bien courrez donc, vous !

Sur ce, le Cépiau abat un méchant coup de bâton sur l’arrière train du cheval, lequel se met immédiatement à galoper en direction des écuries.

A suivre.

22 juin 2008

Le Cépiau (4)

En ce matin de mai, le jour se levait à peine dans la vallée, entièrement baignée d’une brume épaisse. Seuls le Laré, le Mizieux et au loin, la silhouette du Bois du Roy émergeaient de ce voile de ouate inconsistante. Ces monts, assombris par les sapinières et autres pessières sommitales, imposaient une ambiance austère et lugubre à cette scène alluviale. Après le méandre, la rivière s’élargissait, courrait sur radier de galets et de graviers avant d’entamer une chute, provoquant en aval une vaste mouille ombragée par une ripisylve dominée par les frênes1 et les chênes2.

Encore blottie sous une souche d’aulne3 où elle avait passé la nuit, la truite4 alla se dégourdir les nageoires. Elle fit le tour complet de la mouille et de ses annexes, ne dédaigna pas un traîne-bûche5 pour se mettre en appétit. Ayant terminé l’inspection de son territoire, la mouchetée alla se poster face à la cascade. Elle était de taille honorable, dans la pleine force de l’âge et affronter les pires tourbillons, remous, vortex et autres bouillonnements du courant ne l’impressionnait guère, d’autant que la belle avait trouvé un lieu idéal derrière une grosse pierre où comme par magie, le courant s’annulait. Elle était donc positionnée dans l’un de ses postes de prédilection où elle pouvait, dans un confort certain, attendre la manne d’éphémères qui n’allait pas tarder à se manifester. Le festin matinal allait donc pouvoir commencer.

˜   

Le soleil commençait à envoyer quelques rayons derrière le Mizieux. Au fur et à mesure qu’il montait sur l’horizon, la brume qui pesait parmi la vallée se réduisait comme si l’astre du jour venait rétablir l’ordre que les démons de la nuit étaient venus mettre à mal. Les gouttes de rosée perlaient au soleil, reflétant à la fois la silhouette conique des houppiers d’aulnes et les panicules rassurantes des vulpins6. Un chevreuil, qui avait passé une bonne partie de la nuit à brouter parmi les prairies du comte, terminait son dessert de jeunes pousses des fayards7 qui se risquaient dans un pian qui prolongeait le versant de la grande forêt. Maintenant que la lumière n’était plus suspecte de la présence de spectres fugitifs alliés, il lui fallait penser à s’éclipser en regagnant le cœur de la forêt, mais les jeunes pousses sucrées et fermentescibles l’avaient enivré. Aussi, lorsqu’il eut enfin décidé d’aller se mettre à couvert, ses bonds quelque peu désordonnés et sa lucidité altérée par son ivresse ne lui permirent pas de remarquer la présence du collet qui l’étouffa dans un râle de désespoir qui résonna jusqu’à la Forêt de Glenne.

˜   

La truite, d’habitude si rusée, méfiante, goûtant tout avant de se décider à avaler, vit enfin arriver les éphémères dont elle se gava avec une délectation non mesurée. Quelques mètres plus haut, venait de se poser à la surface de l’onde, une espèce particulière de mouche de mai. Aussitôt, l’insecte se mit à dériver librement dans la veine de courant, et malgré les perturbations chaotiques diverses du courant, elle arriva exactement en face de la pierre qui ornait le fond de la mouille. La mouchetée, à qui rien n’échappait, l’avait vue venir. Elle lui paraissait d’une taille supérieure à ses congénères, mais il lui fallait profiter en toute hâte de cette manne exceptionnelle. D’un coup de nageoire caudale fulgurant, elle décolla du fond pour bondir sur la proie, sortant à moitié de l’eau pour l’occasion. Elle se saisit de l’éphémère avec une vigueur incroyable. Mais à cet instant précis, alors qu’elle s’apprêtait à l’engloutir, une résistance se fit sentir, comme si l’insecte voulait lui échapper. Alors qu’elle cherchait à regagner le fond au plus vite, la résistance se fit plus forte encore et elle ressentit une forte douleur dans la mâchoire. Elle comprit vite qu’elle était perdue et qu’il lui fallait trouver une parade au plus vite. Avec la célérité de l’éclair, elle se rua vers l’aval dans la plus forte veine de courant, démultipliant ainsi sa force. Ce fut une réussite, la résistance était devenue bien moindre. Mais le répit fut bref et elle ressentit à nouveau une violente traction de l’amont. La truite eut donc moins d’une fraction de seconde pour tenter de rejoindre son abri sous l’aulne où elle pourrait à loisir se défaire de sa laisse en faisant quelques tours morts autour des racines. Elle progressait donc lentement vers sa cache, mais la résistance était terrible et les forces commençaient à lui manquer. Voyant qu’elle ne pourrait jamais atteindre son objectif, elle décida d’un coup d’éclat pour tenter de détourner l’attention. Au lieu de tirer dans le sens où on voulait l’empêcher d’aller, elle rendit du mou, effectuant un saut splendide hors de l’eau avant de replonger rageusement en direction des remous les plus terribles sous la cascade.

˜   

A cet instant, on entendit une clameur monter parmi les feuilles d’aulnes et de benoîtes8. Cette clameur, c’était un juron du Cépiau. Jusqu’à présent, rien ni personne n’avait pu soupçonner sa présence. La situation était suffisamment délicate pour qu’il s’autorise à quitter son poste pour rejoindre la berge en contrebas de la chute d’eau. La truite était d’une taille assez exceptionnelle et se défendait avec une vigueur inhabituelle. Et voilà qu’elle était littéralement collée au fond. Elle pouvait à tout moment rompre la ligne en érodant le fil de nylon le long des pierres. A force de tirer sur la gaule, le Cépiau finit quand même par ressentir de lourds mouvements de fond qui augmentait d’amplitude. Un nouveau départ sournois dans le courant se produisit. Le Cépiau laissa filer avant de contrôler le mouvement avec une vigueur autoritaire. Il décrocha alors son épuisette raquette et malgré des débats et autres nouveaux essais de fuite, il réussit enfin à diriger le poisson vers l’engin qui allait la mettre au sec.

Malgré ses nombreuses expériences passées, le Cépiau ne se lassait jamais de ses poussées d’adrénaline lorsqu’on ignore jusqu’au dernier moment si sa proie, dans un dernier sursaut ou une ultime ruse, va lui échapper ou non. La mouchetée rejoignit ses congénères dans le panier d’osier, mais comme elle en dépassait assez largement, il la disposa sur un lit de fougères9 dans sa poche dorsale. Il ramassa le chapeau qu’il avait perdu dans la bataille et dit : « Toi, ma carne, tu m’en a fait baver. Depuis le temps que je te convoitais. Tu m’as obligé à me lever depuis Saint-Patriare-Jacquet10 et tu m’as tombé le chapeau. Tu finiras donc en filets pour le repas de dimanche ».

A suivre.

1 : Fraxinus excelsior L. (Frêne commun)

2 : Quercus robur L. (Chêne pédonculé)

3 : Alnus glutinosa (L.) Gaertn. (Aulne glutineux)

4 : Salmo trutta Linnaeus, 1758 (Truite commune), souvent dénommée Truite fario, il s’avère que les truites de rivière (fario), de mer ou de lac, appartiennent à la même espèce et ont le même patrimoine génétique. Les différences morphologiques ne correspondent qu’à des formes liées à leur habitat, à leur lieu de vie, à leur caractère migratoire optionnel.

5 : larve d’insecte de l’ordre des Trichoptères (phryganes), dont la plupart portent un fourreau plus ou moins cylindrique à conique, fait de débris organiques ou minéraux dans lequel ils s’abritent. On les appelle aussi porte-bois ou porte-faix.

6 : Alopecurus pratensis L. (Vulpin des prés)

7 : Fagus sylvatica L. (Hêtre)

8 : Geum rivale L. (Benoîte des ruisseaux)

9 : Athyrium filix-femina (L.) Roth (Fougère femelle)

10 : potron-minet, très tôt le matin, avant la pointe du jour

6 mars 2008

Quelques points marquants de ma scolarité (2) : école primaire

École primaire

L’école primaire jouxtait (et jouxte encore) la maternelle. Les WC se trouvaient à l’extérieur, ceux des filles dans des cabanons, les urinoirs des garçons en plein air (sauf à la fin où un effort de modernisation avait été fait). Pour boire un coup, il y avait deux solutions : un méchant robinet de jardin ou bien un tuyau de cuivre percé de plusieurs trous d’où l’eau s’écoulait comme une pissotière, le tout toujours en plein air.

Du CP je retiens les premières leçons pour apprendre la lecture (je ne sais pas comment j’ai fait quand un jour j’ai su lire ou plutôt déchiffrer). Comme je suis de la fin de l’année, j’étais sans doute le plus jeune de la classe. Je me souviens de l’humiliation lorsque l’instit nous demanda jusqu’à combien nous savions compter. Alors que mes camarades annonçaient des 10, 20, 50, 100, je revendiquais moins de 10. Un autre élément marquant fut celui où j’ai écrit pour la première fois. J’étais un des derniers sinon le dernier à vouloir me mettre à l’écriture. L’exercice consistait à écrire son prénom sur une pochette où nous rangions une serviette pour le goûter. L’instit m’avait à peine bousculé : elle avait écrit au crayon la première lettre et j’avais repassé au feutre par dessus et j’avais terminé par moi-même. Après, ce fut assez facile. Il y avait des séances de peinture sur table (ce sont mes moins mauvais souvenirs de peinture scolaire) : cela consistait d’abord à réaliser un fond uniforme en mélangeant en principe de la peinture bleue avec de la peinture blanche et de barbouiller le tout. Je m’en sortais plutôt bien. Je ne me souviens absolument plus de ce que nous faisions ensuite. Enfin, il y eut le cadeau de la fête des mères, ce genre de chose complètement ridicule et qui perdure malheureusement de nos jours. Nous avions réalisé une fleur issue d’un pot coloré de petit suisse aux fruits et l’avions montée sur un fil de fer. Même à l’époque je trouvais ce genre de truc particulièrement moche. C’est le seul « cadeau » de fête des mères dont je me souvienne.

Au CE1, l’instit était le directeur de l’école. C’était un brave homme déjà assez âgé, maigre, moustachu et qui arborait toujours une veste ou un costume complet, mais sans cravate visible (en classe, il avait généralement une blouse grise). Dans sa classe, il y avait des distributions de bons points lesquels constituaient une sorte de monnaie interne. Cet instit était très exigent mais gentil et il punissait à juste titre (je précise que je n’ai jamais été puni individuellement à l’école primaire). Comme j’étais un incroyable fan de football [sic], il en avait parlé à ma mère : « un grand gaillard comme votre fils, il ne court pas après le ballon, il le laisse passer à proximité sans rien faire, je ne comprends pas… ». Ceci n’était qu’un commencement et pourtant ce n’était pas calculé. Le meilleur souvenir, qui vu avec le recul, a sans doute été inconsciemment assez déterminant dans ma vie, c’est qu’à peu près une fois par semaine à la belle saison, nous allions au « petit bois ». Sur le chemin, après avoir traversé la ville, nous montions le versant de la vallée, nous faisions la rencontre de jardins potagers où on nous demandait de dire quelles étaient les légumes en présence. Comme nous avions un jardin à la maison, l’exercice m’était aisé. Déjà à l’époque, parmi mes camarades, certains ne savaient pas répondre et pourtant c’était une petite ville, ils n’étaient pas socialement défavorisés et certains vivaient même à la campagne. Arrivés au « petit bois », en réalité une jeune chênaie sur sol rocheux, nous faisions toutes sortes de jeux. L’un d’eux fut de nature botanique : l’instit avait récolté quelques plantes (fleurs et feuilles) à divers endroits du bois ou des lisières et il fallait lui rapporter les mêmes. En revanche, durant tout le primaire, nous n’eûmes jamais droit à un binôme scientifique latin, contrairement aux témoignages apportés par certains romans ou films évoquant des sorties scolaires à vocation botanique à la fin du XIXe ou dans la première moitié du XXe siècle.

La classe de CE2 était pilotée par un instit rond et d’apparence calme. Il avait une blouse bleue en permanence. Il était aussi très exigeant. Dans sa classe, nous écrivions avec des plumes montées que nous trempions dans un encrier de verre logé dans le pupitre en haut à droite. Comme je trouvais qu’écrire avec la plume dans le sens normal, ça n’allait pas (l’encre en tombait, ça écrivait trop épais), j’écrivais avec la plume dans l’autre sens. Il fallut attendre presque la fin de l’année pour que l’instit s’en aperçoive. L’usage de cet « engin » n’était quand même pas très aisé (c’était le seul instit de l’école à imposer ça) et comme il tombait immanquablement de l’encre sur la table, il y avait des revues de tables et des nettoyages pendant les récréations. Évidemment, à ce train là, les tables avaient perdu leur vernis depuis longtemps. Pour Noël, il y eut des saynètes, mais je n’y avais pas participé. Il y avait aussi des séances d’éveil, de sciences ou autres. Certaines étaient consacrées à des animaux domestiques ou sauvages. Cela consistait notamment en la préparation d’exposés, la confection de panneaux et la présentation devant la classe avec séances de questions-réponses. L’année précédente, lors de la fête laïque de l’école, j’avais gagné un lapin que mon père avait mis dans le jardin en attendant qu’il grossisse et fasse un bon civet. L’animal eut néanmoins une autre utilité : servir pour l’exposé et fut apporté à l’école. Je m’en rappelle bien, car à cette occasion, j’avais essayé de « briller » dans la classe avec mon lapin et je ne m’étais pas nécessairement très bien comporté en répondant de façon cinglante ou agacée aux questions (sans doutes idiotes) de mes camarades au sujet de la biologie de l’animal.

Au CM1, c’était une femme qui officiait. Je ne pense pas avoir fait des progrès exceptionnels dans cette classe. L’instit était parfois adepte des punitions générales. Je trouvais ça injuste puisque moi, je n’avais rien fait de mal, comme toujours. Je me souviens en revanche de son côté « écolo » notamment par rapport aux conservateurs et colorants que l’on trouve dans les aliments.

Du CM2, je garde de meilleurs souvenirs. Nous faisions énormément de choses. J’ai fait de gros progrès après un CM1 globalement peu intéressant. Les matins étaient systématiquement consacrés aux matières « lourdes » : maths et français. Les après-midi, on finissait parfois ce qu’on n’avait pas terminé le matin, puis on faisait du sport ou des jeux sportifs, au moins à partir de la récréation. Jamais je n’ai jamais autant aimé le sport et m’aérer les neurones de la sorte. Je crois que l’équilibre était idéal. A la fin de l’année scolaire, voulant peut-être prendre ma revanche du CE2, j’eus une idée de mise en scène pour une saynète vaguement inspirée de l’Avare ou de la Folie des grandeurs. Je jouais Harpagon, j’avais une femme qui voulait se venger de mon avarice. Cela commençait par une scène de ménage et pendant la nuit, deux individus que ma femme avait embauchés, sortaient de la cheminée (conçue par mes soins), déguisés en fantômes pour venir me dérober ma cassette de pièces d’or. Là aussi, j’avais coordonné le groupe. Ce devait être la dernière fois jusqu’à l’université où je me mis autant en avant ou que j’avais un rôle fédérateur.

Je précise que dès cette époque, je fus immergé dans une certaine mixité sociale et culturelle puisque dans la ville de mon enfance, il y avait des communautés italiennes implantées de longue date déjà, portugaises et magrébines plus récemment et vivant davantage dans une certaine précarité. Je me souviens en particulier d’une Algérienne qui avait rejoint la classe de CM2 en cours d’année et qui ne parlait pas encore français.

Je ne sais plus exactement en quelle classe cela m’était arrivé (probablement au CM1) : un de mes camarades de classe auquel il devait manquer quelque chose s’était mis en tête de me donner des coups de pieds dans les tibias à chaque récréation. J’essayais d’esquiver du mieux que je pouvais, mais il me faisait mal assez souvent, ce qui provoquait l’intérêt et le rire des autres. Voulant m’extraire de ma position de souffre-douleur dans laquelle ce petit morveux teigneux m’avait enfermé, un jour ma colère éclata et je me battis avec lui dans la cour de l’école. Je réussis à le mettre à terre et je lui fis payer ses outrages par une distribution de coups de poings et de coups de pieds et surtout je pus lui cogner la tête contre le sol bitumé tout en lui faisant comprendre qu’il fallait qu’il arrête. Comme d’habitude, la scène avait provoqué un attroupement. A la suite de cette « victoire » par KO, je ne fus plus jamais agressé physiquement. Néanmoins, je m’étais aperçu d’une chose qui me fit un peu peur par la suite : poussé à bout, j’avais la force de faire très très mal à quelqu’un.

A de rares exceptions près (et encore il faut le dire vite), je n’avais pas de réels copains de classe, mais cela ne me souciait pas. En revanche, mes camarades se moquaient régulièrement de moi à cause de mes chaussures orthopédiques (j’avais les pieds plats), parce que je regardais moins la télévision qu’eux, parce qu’ils étaient au courant de plein de choses qui m’échappaient. On commença aussi à me donner des surnoms, des sobriquets souvent en rapport avec mon nom de famille. Rien d’extraordinaire ni de très méchant à ce moment là, mais cela m’était pesant car la plupart du temps, cela faisait référence à des choses que j’ignoraient.

16 décembre 2007

Colère (2)

Madame Bout*in est extrêmement satisfaite puisque tous les sans-logis qui le demanderont pourront avoir un toit pour dormir la nuit. Les fameuses places à leur disposition sont tellement confortables et sympathiques que ces salauds de SDF ne veulent même pas y aller. Oui, Madame Bout*in, heureusement qu’on vous a pour régler si brillamment les problèmes. Le pire dans cette affaire, c’est que beaucoup de nos concitoyens marchent dans cette histoire. Mais en même temps, ce n’est pas très étonnant, cela procède du même syndrome que je décrivais dans une ancienne note : on considère que ces sans abri ont bien « mérité » la situation dans laquelle ils se trouvent. Je crains que cela ne soit pas près de changer, surtout avec le magnifique gouvernement que nous avons la chance d’avoir. En relisant cette note, je me suis aperçu que le cadeau fiscal de 15 milliards fait cet été par le président était largement suffisant pour régler durablement le problème puisque j’estimais qu’on pouvait le faire avec 10 milliards. Or, Madame Bout*in, parle elle de millions, voire tout au plus de dizaines de millions d’euros qu’elle offre généreusement à ces gens là. Et le sous-ministre transfuge d’Emmaüs, il dit quoi pendant ce temps là ? Je ne veux pas l’accabler, mais je l’ai entendu la semaine dernière à la radio : soit il a vraiment rien compris à rien, soit c’est un fieffé arriviste.

N.B. : pour certains lecteurs inconnus de passage, avant de m’incendier dans un commentaire, prenez le temps de bien lire ce que j’ai pu écrire. Il se peut que je succombe parfois à certains brins d’ironie.

29 juillet 2007

Primaires !

Nous sommes tous parfois confrontés à des personnes « primaires ». Je mets volontairement des guillemets ici pour ôter, pour l’instant, tout sens péjoratif. Car en effet, certaines personnes possèdent un caractère « primaire » non pas par choix, mais sans doute par une sorte d’obligation. En effet, tout le monde n’a pas eu la chance (la possibilité, le choix, les capacités, l’envie…) dans son existence de faire des études, de se cultiver, de lire, de faire des rencontres, de voyager… Mais même si on n’a pas eu cette chance, on a – heureusement – encore la possibilité d’avoir une capacité à la réflexion, une (des) intelligence(s). Je connais des personnes, des amis qui appartiennent à cette catégorie. J’en connais aussi qui ne sont pas dotés de cette capacité, et qui pourtant n’ont pas nécessairement été (totalement) privés d’accès à la connaissance, à la culture, n’ont pas vécu dans un environnement hostile ou obscurantiste. On peut alors considérer que ces personnes sont primaires (sans guillemets). Je vais en donner deux exemples.

Le premier exemple est très récent. Lors d’un repas, le sujet dériva sur le sujet de la Seconde guerre mondiale et de l’Occupation. Une connaissance déclara alors qu’elle détestait les Allemands pour les raisons suivantes :

  • son père avait été menacé de mort par les Allemands (en réalité pas beaucoup plus que la plupart des gens dans le contexte de l’époque) et de parler de la scène comme s’il l’avait vécue alors que l’individu est né en 1950 ;

  • les Allemands ont commis les pires atrocités à Oradour-sur-Glane et sur les plages de Normandie, lieux qu’il a visité lors de ses vacances (mais aucun mot sur les camps de concentration, d’extermination ou les divers génocides) ;

  • les Allemands se comportent mal quand ils sont en vacances à l’étranger parce qu’une fois, lors d’une croisière, quelques individus avaient eu un comportement indélicat ;

  • le peuple allemand est fondamentalement mauvais compte tenu des exactions commises pendant la guerre (et sous entendu, le peuple français est exempt de turpitudes, la collaboration, la milice igonrées, et l’histoire de France n’était pas assez pourvue d’horreurs et de massacres…).

Je fus le premier à contrer ces arguments, bientôt rejoints par d’autres qui avaient vécu la guerre, dont certains en avaient vraiment souffert et qui ne partageaient pas une seconde ce genre de démonstration. Tous étaient atterrés.

Quelques minutes après, le primaire déclara qu’il n’aimait pas les Arabes (j’en ai oublié les raisons), sauf qu’il y en a qui « sont bien » … Cri du cœur immédiat, je devais traiter le primaire, de façon claire et définitive, de raciste. Celui-ci essaya de se défendre en affirmant qu’il n’était pas raciste parce qu’il ne votait pas Le Pen (ni même de Villiers) et autres arguments à la con qui ne trompèrent personne. Il essaya ensuite de dire que j’étais un privilégié parce que je n’étais pas confronté aux « Arabes » (je précise que lui l’est encore moins). Et de lui répliquer que j’avais passé mon enfance dans des classes très cosmopolites (avec, entre autres, des enfants dont les parents étaient originaires l’Algérie ou du Maroc) et avec lesquels tout se passait à peu près bien, c’est-à-dire pas plus mal qu’ailleurs. Que j’avais vécu plusieurs mois dans un foyer SONACOTRA de Marseille où il y avait une forte proportion d’immigrés d’Afrique du Nord et où il n’y eut aucun problème. Bien sûr, les autres ripostèrent aussi. Sans nier les problèmes qui se posent dans certaines villes, certains quartiers, en particulier les incivilités et la délinquance, ils pointèrent du doigt les vraies raisons du malaise (que je ne développerai pas ici).

Le second exemple s’est déroulé dans le cadre professionnel. Alors que je n’en connaissais pas bien les acteurs, on m’avait demandé de participer à une réunion officielle au sujet d’une réserve naturelle. La réunion avait lieu à l’hôtel de ville de la commune concernée et devait être dirigée par le maire. Je vous passe les détails, mais le maire étant provisoirement retenu, la réunion fut prise en charge par ses adjoints au nombre de cinq dont quatre étaient aussi des responsables de la société de chasse locale. Les problèmes qui furent abordés furent traités, non sans difficultés et non sans bêtise de la part des chasseurs qui ne voyaient que leurs intérêts (personnels plus que ceux à caractère cynégétiques qui n’étaient d’ailleurs aucunement menacés). Les primaires furent rejoints par un agriculteur au sujet d’un ruisseau qui s’ensablait à cause du vent (milieu à caractère arrière dunaire). L’ensemble de ce petit monde pourtant soumis à des réglementations strictes les enfreignaient régulièrement et se proposait de le faire une fois encore pour résoudre leur problème qui, en réalité n’en était pas un. Je passe les détails, mais présumant trop de l’intelligence de ce petit monde, j’hasardais une solution pour résoudre le problème d’érosion éolienne : couler une dalle de béton dans le massif dunaire. Eh bien, ma plaisanterie fut prise au premier degré et il fallut les explications d’autres personnes pour revenir à la raison. Quelques mois plus tard, je fus confronté à des riverains de cette réserve naturelle alors que j’accompagnais sur le terrain le gestionnaire pour résoudre le même problème d’érosion éolienne et de ruisseau. Je vis un retraité de 75 ans éructer, hurler comme un fou perdu pendant une heure alors qu’il pleuvait comme vache qui pisse. Je fis bien une tentative d’explication, mais je dus abandonner aussitôt tant je me heurtais à un mur de bêtise. Et pourtant ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à de telles situations. En général, après avoir déminé la situation, j’arrive toujours à avancer mes arguments, et la plupart du temps, à faire sérieusement évoluer la position initiale de mes contradicteurs. Mais là, l’échec fut total.

14 juin 2013

Brèves cornusiennes (5)

Hier matin, de bonne heure au bureau, je découvre un courriel, envoyé la veille (j’avais pris mon mercredi) annonçant le décès du père d’un collègue. Je serai bien allé aux obsèques, mais je devais partir en réunion, une réunion qui devait d’ailleurs se poursuivre par une petite visite de terrain dans le Boulonnais oriental. De plus, j’étais un peu loin pour aller à la cérémonie au crématorium, le même établissement dans lequel je m’étais rendu il y a plus de huit ans pour le dernier hommage à ma collègue, nommée dans des notes anciennes, « bécassine des marais » ou « Perrine ». Contrairement aux églises, un lieu déjà fort peu engageant à la base pour moi, mais qui a résonné de manière particulière. Je n’ai cessé d’y penser durant l’heure de trajet pour aller à ma réunion.


 

Ces dernières semaines, je ne cesse d’apprendre des décès (pas forcément des personnes que je connaissais, mais qui touchent mon entourage), des maladies graves (cancers notamment) de collègues travaillant dans d’autres structures analogues ou autres. Cela commence à devenir inquiétant, cette série.


 

Lors de la visite de deux sites après la réunion d’hier, j’ai trouvé une curieuse espèce qui poussait parmi les pieds de Ranunculus repens L. (Renoncule rampante). Bien sûr, il était évident qu’il s’agissait d’une plante exotique à la flore française et même européenne. Ce matin, la consultation de mon collègue « trouve tout ce qui est introuvable » n’a rien donné (j’ai réussi à le coller pour de bon). Mais cet après-midi, sans trop y croire, je montre ma découverte à un autre collègue à qui cela disait vaguement quelque chose. Il a fini par trouver par recoupements successifs. Il s’agit donc non seulement d’une nouvelle espèce pour la flore régionale, mais d’un nouveau genre et même d’une nouvelle famille. Il s’agit d’un taxon nord-américain, généralement semé dans quelques rares jardins. Mais là, on n’était bien dans un contexte à peu près naturel. Voici la bête (photo Ouiqui) : Limnanthes douglasii R. Br. (Limnanthe de Douglas).


 

Hier, en rentrant de mon tour dans le Boulonnais oriental, je me fais « cueillir » par les jardiniers. Cela faisait plusieurs jours qu’ils voulaient absolument me parler au sujet d’une toiture végétalisée qui sera bientôt installée au boulot. Madame Parle-guère fait chier son monde depuis des mois (des années) sur les vertus pédagogiques de cette toiture. Elle a déjà fait intervenir un gars spécialisé pour la première partie de la toiture qui se végétalisera toute seule. Personnellement, je ne suis pas convaincu, non pas par la végétalisation « naturelle », mais par le substrat mis en place par le gars : un mélange de billes d’argile, de tourbe et de terreau de compost sur 25-30 cm. Nul doute que d’ici quelques mois (années), le terreau organique aura complètement fondu et que son installation ne ressemblera plus à rien. J’ai bien l’impression que le « spécialiste » n’est qu’un « j’y-fat-tout ». Pour « notre » toiture végétalisée, en réalité bien plus grande que la première, Parle-guère voulait « ensemencer » des mousses. Sur un toit exposé au soleil, il fallait y penser, mais madame n’a peur de rien. Les jardiniers sont loin d’être les derniers des cons, mais elle est tellement chiante qu’elle fait douter tout le monde. Alors, il fallait que je tranche, ce que j’ai fait en accord avec les jardiniers : on fera une sorte de pelouse calcicole sèche sur le toit et on a presque tout ce qu’il nous faut. C’est dingue quand même que quelqu’une qui n’a de la botanique qu’une vision théorique tronquée, n’a pratiquement aucune approche de l’auto-écologie des espèces, qui n’a jamais semé un radis ou repiqué un chou, se permette de dire des âneries à des gens censés. C’est drôle, Parle-guère ne dit plus rien.


 

Le week-end du 14 juillet, ma cousine va enfin se marier civilement après deux enfants et au moins 17 ans de vie commune (je ne sais pas la durée exacte). Nous n’y croyions plus depuis longtemps, mais nous serons bien sûr présents, car on les aime bien et ils étaient venus à notre mariage breton. La cérémonie se déroulera près de chez mes parents dans la Loire.

Suite à une sorte d’indiscrétion (mal contrôlée ?), quand nous nous sommes croisés il y a environ un mois et demi dans un hypermarché, une ancienne collègue et amie nous annonce qu’elle va se remarier. La cérémonie devait, en principe, avoir lieu début juillet. Pas la moindre nouvelle depuis. Elle, je l’aime bien, mais lui, ça ne passe pas vraiment (c’est de lui dont je parlais ici).

Toujours au rayon carnet blanc, une collègue s’est remariée fin avril, alors que nous étions encore en Bretagne. Je serais bien allé à la cérémonie, d’autant qu’eux étaient venus (ils étaient déjà ensemble) à notre union civile de 2006. Et c’est bientôt le tour d’un autre collègue qui après le PACS il y a quelques années, après l’étape civile en avril, remet ça à l’église dans quinze jours en Normandie. Une autre « loi des séries », davantage positive, celle-là.

21 mars 2009

Le Cépiau (11)

Le Cépiau continue, eh oui. Et petit peu à cause de KarregWenn.

Résumé des épisodes précédents :

Le Cépiau (1)

Le Cépiau (2)

Le Cépiau (3)

Le Cépiau (4)

Le Cépiau (5)

Le Cépiau (6)

Le Cépiau (7)

Le Cépiau (8)

Le Cépiau (9)

Le Cépiau (10)

Si les fibres de bois de la grande table pouvaient parler, elles pourraient expliquer ce qu’elles avaient entendu, vu, ressenti… Deux coupes de Champagne venaient de heurter le plateau de chêne dans un éclat de rire diabolique.

L’adjudant avait été prévenu le matin même. Maurice, Robert et Yves arrivèrent à la caserne à 9 heures.

- Messieurs, je vous prie de vous asseoir, nous allons procéder à la vérification de vos identités.

Les trois hommes s’exécutèrent. Près d’une demi-heure plus tard, l’adjudant entra dans le hall.

- Alors, Messieurs, que puis-je pour vous. Vous souhaitez faire une déposition au sujet du décès du Cépiau ? Et pour cela, vous aviez besoin du concours de la police. C’était complètement inutile. D’ailleurs, la police n’a pas compétence dans ce canton. Je suis seul habilité à vous auditionner.

- Nous le savons, répondit Yves, je ne suis là qu’à titre privé, en tant qu’ami de ces Messieurs. Et nous souhaiterions, au moins dans un premier temps, être auditionnés de façon conjointe.

- Qu’à cela ne tienne, exceptionnellement, j’accepte cette requête peu orthodoxe. De toute façon l’enquête sur le décès du Cépiau est définitivement close. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer dans mon bureau.

Maurice et Robert commencèrent alors le récit des faits troublants qu’ils avaient pu recueillir au sujet des circonstances de la mort du Cépiau. Le récit terminé, l’adjudant éclata de rire.

- Eh bien, commissaire Taxus, c’est pour ça que vous m’avez fait déranger ? Tout cela ne tient pas la route. Et vous, votre histoire de chapeau perdu, que voulez-vous que ça me fasse ? Bien sûr que nous l’avions remarqué : il l’aura laissé quelque part ou l’aura perdu en route, tout simplement.

- Non cria Maurice. Le Cépiau n’aurait jamais abandonné son chapeau quelque part et l’aurait encore moins perdu.

- D’ailleurs, s’écria Robert, la disparition du chapeau est bien la seule chose que vous ayez remarquée. Sauf à vous déplaire, mon Adjudant, beaucoup de choses vous ont échappé. Avez-vous interrogé le docteur Rouleau ?

- Bien sûr que nous avons interrogé le docteur. C’est même lui qui a fait le constat de décès : mort naturelle par ingestion irraisonnée d’alcool.

- Si on vous croit, fit Robert, s’il n’était pas mort, vous auriez volontiers verbalisé le Cépiau pour ivresse publique.

- Tout à fait.

- Alors, fit Maurice, vous n’avez pas discuté personnellement avec le docteur Rouleau. Pourquoi croyez-vous que le gens du village ne le consulte plus ? Pourquoi croyez-vous que toute le monde s’en va à R pour voir le médecin ?

- Je ne sais pas, moi, ce n’est pas mon problème si les gens préfèrent tel ou tel médecin.

- Eh bien nous, nous savons pourquoi : votre médecin est gâteux et ne sait plus où il en est la moitié du temps.

- Mais vous n’aviez pas à interroger le docteur Rouleau.

- Faux, mon Adjudant, coupa Yves. Selon vos dires, l’enquête est close et par conséquent, chacun est libre d’aller discuter avec qui bon lui semble.

- De toute façon, rien ne vous autorise à remettre la parole du docteur en doute.

- Alors, demanda Robert, vous n’allez pas demander une étude toxicologique sanguine ?

- Non, je n’en vois pas l’utilité. Ce ne sont pas vos élucubrations qui vont changer quelque chose et permettre la réouverture de l’enquête. D’ailleurs le maire m’a dit que…

- Le maire vous a dit ?

- Rien, cela ne vous regarde pas.

- Fort bien, fit Yves à ses deux compères, il est clair que nous n’obtiendrons rien par ici.

- Parfaitement, commissaire Taxus, vous m’avez déjà suffisamment perdre mon temps et je ne vous retiens pas.

- Minute, mon Adjudant, vous allez quand même enregistrer les dépositions de ces Messieurs.

- Mais…

- Il n’y a pas de mais, la loi l’exige.

- Certes, certes, le Brigadier Gondronel va s’en occuper. Au revoir Messieurs.

Il fallut bien le reste de la matinée pour taper, doigt à doigt les dépositions. A midi, les trois hommes se retrouvèrent pour l’apéritif chez la mère Vieillard.

- Eh bien chers amis, fit Yves, on n’est pas frais pour aller aux devants de l’empereur. L’Adjudant est un sacré con. De plus, il protège son pré carré. Néanmoins, je pense qu’il va bouger.

- Ça n’est pas gagné dit Robert. Mais si on allait taper son patron, le capitaine Mangemoisec à A. ? Il me semble que dans le temps, le Cépiau était vaguement copain avec lui.

- Eh bien c’est vrai, s’écria Maurice, pourquoi n’y avons pas songé plus tôt.

- Tout simplement parce qu’on pouvait encore croire à un minimum d’intelligence de l’Adjudant, fit Yves. Mais de toute manière, ça va bouger. Vos dépositions ne vont pas totalement rester lettre morte. Vous devriez prévenir Charles : je parie qu’ils vont l’arrêter pour cette histoire de taupicine.

- Très bien, fit Maurice, nous irons le voir après manger. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète.

- Autrement, il y a quelque chose qui m’inquiète, fit Yves. Pourquoi diable a-t-il évoqué le maire ?

- Il a parlé du maire, répondit Robert en finissant son verre d’aligoté, avant de se raviser et de s’apercevoir qu’il en avait déjà trop dit. Tu as raison, Yves, c’est louche cette histoire.

- Il aura reçu des consignes du maire fit Maurice. Tu penses bien qu’ils sont cul et chemise ceux deux là.

A la fin du repas, Maurice fit part à voix basse d’une idée.

- Après avoir vu Charles, nous rentrerons à A. Vous, vous irez voir le capitaine Mangemoisec et moi, vous me laisserez en route dans le virage du Bois de la Coiffe. Je reviendrai discrètement au village à la tombée de la nuit pour ne pas me faire repérer. J’ai bien envie de rendre visite au curé.

- Le curé ? Mais il ne voudra jamais te recevoir fit Robert.

- Mais qui a dit que je me ferai annoncer. Je veux juste essayer d’en savoir plus.

- Méfie-toi, Maurice, il ne faut pas que tu te rendes coupable d’une quelconque infraction.

- Ne t’inquiète pas, Yves, c’est le Cépiau et moi qui avons réalisé les portes de l’église et de la cure. Je saurai les ouvrir sans que personne ne s’en aperçoive.

- Très bien fit Robert, je te fais confiance, je sais que le Cépiau et toi aviez plus d’un tour dans votre sac.

Il longea la rivière, se faufila entre les bouquets de vernes, puis à la hauteur du pont des Chaumes froides, il obliqua en direction de la station de pompage d’eau potable. Si le Cépiau avait été là, il n’aurait même pas pu le distinguer parmi les silhouettes des genêts*. Cette fois, en effet, la nuit était belle et bien tombée, mais la lune bientôt pleine, guidait largement les pas des braconniers et des brigands.

Alors qu’il allait gagner le cimetière par le bas de la grande pâture, Maurice trébucha en débuchant de la bouchure. Il n’eut pas le temps de grommeler d’une telle maladresse qu’un morceau de bois vint se plaquer violemment contre sa gorge. Maurice crut sa fin proche, se débattit, fit mine de hurler, mais la pression sur sa gorge se fit plus forte encore, étouffant définitivement tout essai de râle parmi les genêts.

A suivre.

* Cytisus scoparius (L.) Link (Genêt à balais)

18 novembre 2007

3 Novembre : 5/5 - un bilan ?

Pour cette cinquième partie de la note, un temps, j’avais pensé vous parler des cadeaux que l’on nous a fait (dans le désordre) : les sept péchés capitaux, presque tous déjà engloutis, une lampe de salon d’un sublime rouge éclatant, un sublime plat fleuri en Quimper (nous hésitons entre son aspect décoratif et son côté utilitaire, je crois que ce sera les deux), un ensemble d’objets décoratifs fait main, diverses friandises, de superbes fleurs que nous avons été de laisser derrière nous, faute de transportabilité, une cafetière italienne, deux peintures qui vont rejoindre la tête de notre lit, des enveloppes qui devraient servir à voyager, des livres qui nous font déjà voyager… Au lieu de cela, j’ai décidé de vous parler de choses beaucoup plus personnelles.

Pourquoi faire un bilan ? Parce que ce mariage religieux, cette fête sont intervenus environ deux ans après que nous avons fait connaissance pour de vrai et après un an et quatre mois de vie commune. Cela semble un peu bête, mais je me demande aujourd’hui si tout cela aurait été possible sans l’internet ? Je ne suis généralement pas quelqu’un de toujours à la dernière pointe du progrès. Certes, j’étais relié à la toile depuis pas mal d’années déjà, mais j’ai longtemps ignoré ce qu’étaient les sites de rencontres, les « tchats » ou les blogs ; je ne me suis longtemps servi de l’internet que dans un but professionnel ou fonctionnel. J’ai déjà raconté ici que cela a commencé à changer à la suite d’un accident qui m’avait totalement immobilisé et la « découverte » de ma solitude dont je voulais nier la réalité.

Je crois que l’internet m’a été d’une aide profondément secourable. Bien sûr, je m’y suis pas mal cassé les dents, je me suis fait pas mal d’illusions, je me suis fait berner, abuser, manipuler. Bien sûr, cela n’a pas eu de conséquences graves sur ma santé ou sur mon intégrité et cela ne m’a pas véritablement découragé. Il me semble qu’en même temps qu’on jouait avec moi ou que l’on se jouait de moi, le naïf que je suis a tout de même fini par apprendre certaines choses. Au départ, je ne cherchais rien de particulier dans l’internet, avec toutefois l’espoir de nouer des amitiés. Pas mal de déceptions de ce côté là aussi.

Et puis il y eut cet électrochoc, cette interrogation sur une partie de mon identité. Je veux dire ici que ma timidité, ma totale inexpérience m’ont conduit vers quelque chose que je pensais, un temps plus « abordable » : l’homosexualité. Par ce biais là, j’ai connu une première forme d’expérience. Il faut bien parler d’expérience et de rien d’autre tant il n’y a pas eu grand chose d’autre. Ayant pris conscience qu’il y avait un problème, que quelque part, je ne constituais qu’un jeu optionnel, j’ai pris l’initiative de la rupture. Bien que déçu, bien que pas à l’aise du tout dans cette sphère homosexuelle (sans même parler de la culture « gay », qui par certains côtés, me paraissait encore trop caricaturale), je me suis entêté, virtuellement parlant. Ce fut encore l’occasion de tromperies, mais aussi quelques découvertes de personnes sans arrière-pensées, désintéressées et qui ont aussi beaucoup compté pour me guider. Parallèlement, prenant peu à peu conscience que je n’étais pas à ma place, j’ai tenté de faire feu de tout bois en allant voir aussi du côté hétérosexuel. J’étais devenu complètement accroc à la machine internautique et aux petites émotions sans lendemain qu’elle provoquait. J’en étais venu à m’attacher de façon excessive à l’image, comme si l’amour était exclusivement attaché à l’image. Quelle bêtise… A cette période, j’avais déjà fait la connaissance du rare lépidoptère pollinisateur de rhododendrons dont, plus tard, le battement des ailes, provoquera bien des bouleversements. Dès que vis S. par la petite lucarne, il se passa quelque chose d’assez difficile à définir. Timidement, je devais m’intéresser à elle. Puis, rapidement, je devins vraiment accroc à ELLE, c’est-à-dire à S. dans TOUTES ses dimensions. Timide, incertain sur le plan sexuel, je devais néanmoins rompre toute autre forme de liens précédents, les considérant soudain vraiment pas à la hauteur et profondément inintéressants. Et puis, le fruit étant probablement mûr, j’ai pris la décision d’aller la voir. La suite est connue : une révolution majeure qui a bouleversé ma vie, notre vie.

Mais il faut néanmoins revenir sur certains points, notamment au sujet de mon orientation sexuelle. J’ai longtemps tourné autour du pot sur ce blog. A part quelques-uns qui auront su décrypter certaines clés, je n’avais osé en parler. Bien entendu, je n’en avais pas parlé à mon entourage direct. A partir du moment où S. et moi nous fûmes rapprochés (novembre 2005), et de façon particulièrement solide et indéfectible (début 2006), et bien sûr après le mariage civil d’août 2006, je n’avais plus à me justifier, tant cela paraissait évident. Évident, cela l’était pour moi, pour nous, depuis longtemps. Mais en avançant, on essaye de comprendre le parcours que l’on a eu.

J’ai toujours eu des liens étroits avec mes parents qui sont toujours restés très proches malgré l’éloignement géographique lorsque j’ai débuté mes études universitaires. De plus, en tant que fils unique et ayant bénéficié d’une certaine éducation, j’ai toujours tout dit ce qu’il m’arrivait, sauf sur le plan sentimental et sexuel. Il faut dire que sur ces derniers points, il n’y eut rien à dire pendant plus de 33 ans. Rien à dire, sauf ma longue absence d’intérêt pour la chose. Chez mes parents, plus généralement dans ma famille, on n’a jamais parlé de cela, ce qui a peut-être aussi expliqué ma longue période asexuée. Mon côté homosexuel latent existait depuis longtemps, mais je n’aurais jamais osé en parler à personne, et je n’avais personne qui aurait été naturellement apte à l’entendre ; du moins, c’est ce que j’imaginais. De plus, je crois que je n’aurais pas été davantage apte à parler d’amour ou de sexe, fût-il hétérosexuel. Il y a au moins d’une douzaine d’années, mon père s’interrogeait innocemment à haute voix sur ma vie privée (il la devinait inexistante). Ma mère lui répondit qu’il n’avait aucune idée de ma vie privée et qu’il ne connaissait bien peu de choses de son fils. Ma mère avait à la fois tort et raison.

Connaissant l’amour réciproque pour mes parents, il paraît tout à fait inconcevable de croire que j’ai longtemps pensé que je serais incapable de leur annoncer un jour que j’aimais quelqu’un et que j’allais vivre avec. Une peur, une forme de castration mentale, une façon de croire qu’aimer quelqu’un était une forme de trahison envers mes parents. Le soir du 13 novembre 2005, je devais pourtant leur annoncer ma rencontre avec S. L’annonce ne fut pas sans provoquer des interrogations, surtout chez ma mère, mais rien de méchant, rien de plus normal. Les circonstances de cette rencontre furent racontées ensuite, mais je n’avais pas tout dit. Je n’étais pas très fier de ne pas avoir tout dit et je n’osais le dire oralement. Alors, à la fin mai de cette année, j’ai écrit une lettre à mes parents (j’ai fait une note sur le sujet ici) pour clarifier les choses et les dire, tout simplement. La réaction de mes parents à cette lettre fut incroyable : ils n’y avaient pas appris des choses fondamentales. Que de craintes infondées.

Alors pourquoi revenir sur le sujet aujourd’hui ? Parce qu’il me semble que ce n’est pas une histoire si anodine que ça, parce que c’est un sujet qui fait beaucoup souffrir et que pas mal de monde y est confronté à des degrés divers. C’est aussi l’occasion pour moi de dire combien je me sens un homme, équilibré et épanoui, que l’amour change bien des choses et ouvre bien des perspectives. Je voulais dire aussi que notre amour à S. et moi s’exprime en toute liberté, au vu et au su de tous et j’aimerais que cela soit aussi le cas pour tout le monde. Nous sommes encore loin du compte. La bêtise, les préjugés et l’intolérance sont encore bien ancrées, mais j’ai quand même bon espoir.

22 septembre 2008

Trois ans

A quelques jours près, cela fait déjà trois ans que j’ai rencontré pour la première fois virtuellement S., la personne qui allait m’accompagner dans la vie. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le raconter çà et là, c’était ce fameux soir où un « individu fort peu recommandable » m’avait piégé en m’invitant avec sa webcam dans son studio de K. La plaisanterie avait duré un certain temps, mais j’avais assez vite détecté qu’il y avait anguille sous roche. Avant de la voir, je l’avais entendue rire car elle me voyait alors qu’elle restait invisible à mes yeux. Puis, le propriétaire des lieux tourna la caméra et je pus enfin voir son visage. Il faut bien dire que je n’y étais pas resté insensible, notamment à cette puissance joyeuse, à cette simplicité, à ce sourire sur ce merveilleux visage qui émanaient d’elle, même si je ne dis rien sur le coup.

Le lendemain soir, alors qu’il était déjà assez tard et que je terminais une conversation avec l’« individu fort peu recommandable », je commençai à lui faire part de mes premières impressions positives sur S. Il me donna donc immédiatement son adresse MSN. Je lui précisai alors que comme il était tard, je ne la contacterai que le lendemain. C’est alors que l’« individu fort peu recommandable » m’intima l’ordre de rentrer en contact avec elle sur le champ (pas étonnant, il conversait avec elle sur MSN en même temps, ce que j’ignorais encore). Ce que je fis, et je fis bien. Cette première conversation privée fut très positive. Le lendemain (je crois bien), nous pûmes entamer une conversation plus poussée par webcams interposées. Ce que nous nous souvenons très bien, c’est le fait que nous nous sommes observés mutuellement sans rien dire, ou presque, pendant plusieurs dizaines de minutes.

A la même période, j’étais encore empêtré dans des histoires assez invraisemblables avec plusieurs personnes. Une période pendant laquelle j’étais devenu très accroc des discussions sur les sites de rencontres homo, même si par d’autres moyens, je ne laissais jamais totalement tomber le côté hétéro. Depuis l’été, j’avais eu des contacts assez « intéressants » avec une jeune femme avec jeunes enfants et en instance de divorce, mais je dus déchanter assez rapidement. Peu de temps auparavant, j’avais eu aussi, entre autres, des contacts assez curieux avec deux hommes. L’un, porteur « quasi sain » du VIH et que je faisais fantasmer malgré mes refus et ma froideur. L’autre, qui vivait avec sa mère relativement âgée en région parisienne et qui aurait voulu que j’aille le rejoindre. Ces deux personnes, surtout la seconde, me paraissaient sincères. Lorsque j’entrevis plus qu’un espoir avec l’arrivée tumultueuse de S. dans ma vie, il était nécessaire de mettre un terme aux relations virtuelles qui existaient avec ces deux hommes. Pour le premier, ce fut facile puisqu’il ne s’était rien passé. Pour le second, les choses étaient allées un tout petit peu plus loin (surtout lui qui s’était imaginé des choses alors que je l’avais mis en garde très tôt), alors il prit mal la chose…

Ceci explique ce que j’ai déjà dû évoqué ailleurs, ma période d’indécision relative qui succéda à ma rencontre virtuelle avec S. L’« individu fort peu recommandable » n’en sut rien (S. non plus), mais s’agaça un peu de cette indécision qui me faisait aussi souffrir. Sans rien n’exiger, il me poussa à me déterminer. Ma décision fut prise un dimanche : mettre un terme définitif aux discussions sur les sites de rencontres et couper les ponts avec tous les prétendants potentiels. Alors que je devais déjà sentir des choses extrêmement positives, je décidai donc de mettre tous les œufs dans le même panier. Peu après la mi-octobre, j’achetais mes billets de train qui allaient me conduire, le 11 novembre chez S. à K’.

En définitive, vu avec le recul, que de choses se sont passées en à peine quelques semaines. Que de bouleversements dans ma vie en si peu de temps. Et surtout des décisions importantes, un engagement décisif, serein et confiant. Les énormes qualités de S. ont fait le reste. Et merci pour les ailes du papillon de l’« individu fort peu recommandable ».

14 janvier 2021

On n'est pas encore sorti de l'auberge

Au sujet des règles sanitaires « COVID-19 » en entreprise, il y a quand même de belles conneries faites par des gens qu’on pourrait croire responsables et qui pourtant se mettent à déconner sérieusement comme j’ai pu le voir cette semaine de la part de collègues qui avaient décidé de faire une réunion à cinq sans masque (certes à distance) avec une collègue nouvellement embauchée du matin. Bon, il n’y avait pas de péril imminent, aucun n’était présumé malade, mais il se trouve quand même que tous ont des enfants et peuvent être porteurs asymptomatiques. En effet, les enfants semblent quand même être des vecteurs importants. En découvrant la chose, j’en suis resté baba. Ben oui, parce que depuis le début de ces conneries de COVID-19 et des premières règles à mettre en place au travail, c’est moi qui est pris les choses en main et je suis devenu l’emmerdeur numéro un sur le sujet. Je ne sais pas combien de « circulaires » j’ai rédigées, parfois le lendemain pour corriger ce qui avait été dit la veille car le gouvernement avait changé d’avis ou tardait à mettre en place un formulaire qui était pourtant prêt. Je dois dire que je suis beaucoup plus serein que je ne l’étais lors des premières semaines du confinement du printemps où j’avais l’impression d’une apnée interminable, sans horizon, sans savoir quelle horreur allait arriver. Le deuxième confinement et ce qui se passe en ce moment n’est plus source d’inquiétude particulière.

En décembre, contre l’avis de mes collègues, j’avais demandé que les candidats à un entretien d’embauche ne retirent pas leur masque. C’est vrai que c'est pénible, on ne voit pas bien l’expression des gens, mais on la devine quand même, à ce que j’ai pu en voir, y compris pour des personnes qu’on ne connaît pas. Imaginons qu’un candidat tombe gravement malade et qu’il aille dire qu’on lui demandé expressément de retirer son masque pendant l’entretien et qu’il a attrapé le SARS-CoV-2 a cette occasion même si en vrai c’est son/sa petit(e) ami(e) qui lui a refilé...

Je ne peux pas être derrière tout le monde pour surveiller que tout le monde agit toujours dans les règles de l’art et franchement, j’ai autre chose à faire et ça me gonflerait, mais en même temps, je ne peux pas non plus être laxiste là-dessus et ne pas enguirlander les fautifs. Il y a souvent des tendances naturelles à s’affranchir des règles, parce que oui c’est chiant, je le reconnais. On peut oublier un détail, négliger une désinfection… Mais manifestement quand le « père fouettard » commence à accepter un détail, ne fait plus des rappels réguliers (et usants), alors cela peut dérailler très rapidement. C’est ce que j’ai pu constater cette semaine, semble-t-il sans conséquence. Je ne suis finalement pas très étonné des dérives évoquées çà et là dans les familles, entre groupes d’amis… Moi-même, je ne suis sans doute pas irréprochable. Toutefois, après la énième conférence de presse « COVID-19 » de ce soir, il y aura demain une énième circulaire de ma part demain matin… ce qui va nous permettre de mettre en place, quel bonheur, une énième attestation employeur pour les salariés qui rentreront chez eux après 18 heures.

3 octobre 2020

Louis et le Dragon terrassé

Il existe une branche de ma famille dont je n’ai que peu parlé, celle issue de mon grand-père paternel (non biologique), que je n’ai pas connu car décédé trois ans avant ma naissance. Je vais donc évoquer plusieurs personnes liées à cette branche et en particulier de Louis, mon arrière-grand-oncle. Ce Louis est avec d’autres, peu ou prou à l’origine de beaucoup de choses qui ont compté et comptent encore fortement pour moi. Je pense que le lien le plus évident et le plus fort qu’il y a entre nous est le Dragon terrassé.

Origine familiale du Dragon terrassé

Le domaine avait été acheté en 1921 par un certain Joseph, le frère de Louis. Ce dernier était marié avec Marthe, laquelle était la tante de mon grand-père, de sept ans seulement son aînée. Joseph étant mort assez précocement et n’ayant pas d’enfant, sa mère (entre autres) puis à la mort de sa mère, son frère Louis, avait hérité du domaine. À cette époque, la propriété était bien plus vaste, une centaine d’hectares comprenant deux fermes, leurs terrains agricoles respectifs et les bois ainsi que l’étang. Louis étant décédé en 1951, sa femme Marthe restait sans enfant et difficilement en mesure de s’occuper durablement de affaires familiales et des propriétés. Elle s’est donc appliquée à transmettre ou vendre la plupart de ses biens immobiliers, fort nombreux. On peut dire que mon arrière-grand-tante Marthe était très riche. Les fermes, qui étaient toutes deux louées à deux exploitants, furent vendues séparément au début des années 1960, l’une (celle du Dragon terrassé stricto sensu) aux ancêtres de nos actuels voisins (et amis), l’autre à un rapatrié d’Algérie (qui fit plus tard un procès à mon père, qu’il perdra, au sujet de stupides questions de surfaces de propriétés). Marthe voulait que mon grand-père (dont elle était proche) récupère l’étang, les bois et la maison et la remise qui servait de pavillon de chasse et de pêche. Mon grand-père, déjà bien vieillissant avait souhaité que ce soit plutôt mon père qui récupère et gère cette partie de la propriété. Il fut conclu une vente viagère, même si mon père n’en avait guère les moyens. Marthe est décédée en 1978 (je l’ai connue) à l’âge de 96 ans.

La propriété entre la mort de Louis et la gestion par mon père

Louis et Marthe résidaient principalement à Montrouge près de Paris depuis les années 1910. Dès l’année 1924 (Joseph était déjà décédé), on note qu’un certain Charles fut assermenté comme garde-chasse de la propriété (j’ai découvert ça il y a peu dans une archive du journal local). En même temps (ou un peu plus tard ?), ce Charles fut régisseur du domaine. Mon père l’a d’ailleurs fort bien connu après 1945. Un régisseur assez pourri, qui a bien profité, après la mort de Louis en 1951, de l’éloignement et de la méconnaissance relative de ces sujets par Marthe. Il a pu se remplir un peu les poches en coupant des arbres et en vendant du bois pour son propre compte et en sabotant des travaux qu’on lui demandait de réaliser en détournant une partie des sommes mises à sa disposition. Ainsi, nous avons su que l’argent qu’il avait reçu de Marthe pour réparer un toit avait servi certes à réparer le toit à la va-vite (travail bâclé qui fut à l’origine de problèmes récurrents jusqu’au milieu des années 2000), mais avait aussi servi à réparer un toit chez lui (ça, on ne l’a appris que vers la fin des années 1980 par des habitants du village). Il avait aussi coutume d’inviter à la pêche et à la chasse certains notables du coin (sans l’accord explicite de Marthe bien entendu). Quand mon père reprit les choses en main un peu plus tard, il vit les notables en question s’inviter « tout naturellement ». Inutile de dire que mon père n’avait guère toléré la chose et avait viré séance tenant les importuns. Une autre fois, Jean, le nouveau propriétaire de la ferme avait remarqué le petit jeu de Charles lors d’une vidange-pêche de l’étang. Ce dernier ayant planqué des brochets dans des viviers à part, des poissons qu’il avait « promis » à d’autres notables. Manque de bol, comme Charles n’était pas apprécié outre mesure par les « petits » du coin, le coup avait été révélé immédiatement à mon grand-père, présent lors de cette pêche, et les brochets lui furent repris. Avant cela, mes père mon grand-père avaient été invités à un repas chez Charles, sans doute en compagnie de notables. La maîtresse de Charles était à table avec les invités et sa femme et les enfants devaient manger sur le pouce dans la cuisine et faire le boulot. On voit bien là le genre d’individu. J’ai connu assez tardivement l’un de ses enfants, alors qu’il devait avoir dans les 70 ans. Ce dernier a subi, lui aussi, pas mal d’humiliations dans sa jeunesse.

Quant à Marthe, pauvre à l’origine et fort riche durant la seconde moitié de sa vie, elle n’était pas tendre pour autant. Elle exigeait de ses fermiers (c’était prévu et n’abusait pas) qu’on lui donne un (des) poulets et coqs qu’elle mangeait lors de ses passages. Quand elle venait à A., elle descendait toujours dans le même hôtel et c’était mon grand-père ou mon père qui la véhiculaient jusqu’à l’une des maisons actuelles. Ils se plaisaient à la faire ronchonner en faisant exprès d’arriver en retard. Ils poussaient le vice jusqu’à aller boire un coup au bar à côté de l’hôtel avant de passer la prendre. J’ai connu la fin de la période à laquelle Marthe venait à A. puisque je suis en photo avec elle alors que je devais avoir moins de trois ans, même si je n’en ai pas le souvenir.

La propriété gérée par mon père, mes parents

Dès qu’il put entreprendre la gestion de la propriété, mon père seul, puis rapidement avec ma mère, il y eut pas mal de soucis. D’abord, entretenir l’étang fut très coûteux en énergie et en argent. En effet, dans les années 1960, l’étang connut des fuites importantes et il fallut faire des réparations importantes par deux fois. La propriété ayant été un peu délaissée dans les années 1950-60, mes parents ont dû faire pas mal de réparations dans les maisons, débroussailler manuellement la chaussée de l’étang et le côté oriental de l’étang. Ils faisaient ça durant leurs vacances et uniquement avec des outils non motorisés. Je me souviens bien de la seconde partie des travaux dans les années 1970. Bref, beaucoup d’efforts qui ont permis, depuis la fin des années 1970 de contempler l’étang depuis la maison ou depuis la route (j’ai déjà montré des tonnes de photos). C’est la raison pour laquelle mon père, puis moi depuis 25 ans, continuons de combattre annuellement l’embroussaillement des abords de l’étang. La maison « principale » avait subi des dommages (gouttières) et il ne fallait pas compter sur le régisseur, d’où la nécessité de faire des réparations. La maison secondaire (une remise, en réalité une ancienne petite écurie surmontée son fenil) menaçant ruine dans les années 1970 fut restaurée et transformée à compter de la fin des années 1970 (fin des travaux complets au début des années 1990) ; j’y ai contribué. Depuis, les deux maisonnettes sont séparées d’une quinzaine de mètres. L’ancienne habitation du charron (jusqu’au XIXe s. ?) est actuellement la cuisine-séjour et secondairement chambre à coucher – jusqu’au début des années 1990, vraie chambre à coucher séparée) et l’ancienne remise est occupée par une grande chambre pour mes parents + salle de bain – WC), surmontant un sous-sol.

 

Quelques anecdotes sur Louis

Comme j’ai parlé de lui à plusieurs reprises, je trouve amusant d’évoquer quelques anecdotes sur cette figure familiale.

Pendant la Première Guerre mondiale, il fut mobilisé et malgré les risques qu’il prenait parfois (acheminement de messages entre les unités combattantes), il est sorti totalement indemne physiquement du conflit.

La mère de Louis, une bourgeoise aisée et bien installée à A., considérait qu’il avait fait une mésalliance en épousant Marthe (en 1915), une fille de poissonniers très peu argentés (ses parents élevaient et vendaient du poisson à A.). Par ailleurs, alors qu’il avait besoin d’argent pour ses affaires (quincailler à Montrouge près de Paris – l’établissement existe toujours, mais à ma connaissance, n’est plus administré par des membres de la famille), elle avait refusé de lui prêter le moindre argent. Il n’ira pas à son enterrement.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands (via la Milice) voulaient réquisitionner une de ses habitations près de Paris, prétendument inoccupée. Il profita du week-end et de quelques jours de répit pour faire murer une porte et repeindre la cage d’escaliers. Et son habitation ne fut finalement pas réquisitionnée. Il a eu de la chance de ne pas subir des conséquences de ce coup-là.

Pendant l’entre-deux-guerres (semble-t-il), propriétaire d’une maison (entre autres) dans la ville d’A., il voulait faire réparer une sorte de tourelle (une forme de pseudo-échauguette). Ayant été contrarié par les « monuments historiques » de ne pas pouvoir faire les choses dans les temps qu’il souhaitait ou à sa manière, il prit un matin une masse et entreprit d’achever la démolition de la tourelle en question. Circulez, il n’y a plus rien à voir !

Durant la même période, il débarqua un jour à son pavillon du Dragon terrassé et constata qu’on était en train d’installer des poteaux d’une ligne électrique à moyenne tension dans son pré. Il fit un procès contre la compagnie d’électricité (EDF ou un de ses précurseurs) qu’il gagna parce qu’on avait omis de lui demander son autorisation ou au moins de l’informer au préalable. Cela avait retardé l’installation des poteaux de trois mois. Cette ligne électrique a été supprimée depuis une dizaine d’années.

Alors que sa mère était encore propriétaire ou copropriétaire du Dragon terrassé, l’étang avait été loué à une famille. Après qu’il fut devenu seul propriétaire, il voulut récupérer l’étang pour aller lui-même à la pêche. Seulement, il y avait une forme de bail et la famille en question ne voulait rien entendre. Il rongea son frein pendant quelques temps et précisément le jour suivant la fin officielle du bail, il descendit à l’étang muni d’une hache et effondra et coula la barque de la famille en question. Coulez, il n’y a plus rien à voir !

Mon père me prénomme parfois Louis ! Il ne m’a jamais dit pourquoi. Je n’en suis pas sûr, mais est-ce là l’explication ?

8 juin 2015

Brèves cornusiennes (44)

Je devais m’y attendre : les revendications salariales n’allaient pas tarder. Personnellement, je n’ai jamais réclamé d’augmentation de salaire. J’avais juste exigé lors du montage de ma thèse, d’avoir au moins le salaire que je m’étais fixé (et j’avais été entendu). Il y a deux semaines, une jardinière de légumes en emploi saisonnier est venue se plaindre qu’elle n’était pas assez bien payée (or, son salaire brut avait été clairement annoncé lors de son recrutement courant avril). Comme auparavant elle avait travaillé dans une structure publique, elle aurait touché un net supérieur ? Elle s’est plainte également qu’elle faisait beaucoup de désherbage de parcelles. Or, là aussi, cela lui avait été clairement signifié lors de la visite d’embauche. La directrice administrative et financière (et des ressources humaines) me demande mon avis avant de la recevoir dans son bureau. Je réclame quelques précisions nécessaires sur la personne et je demande à voir quel effort financier acceptable (forcément limité) on pourrait faire. Et comme je suis un être pervers, j’ai demandé à ce qu’on ne lui fasse aucune annonce afin de la voir venir et de savoir ce qu’elle avait véritablement à dire (car jusque-là, les plaintes n’étaient passées que via le jardinier principal). Donc, entrevue il y a eu et elle devait revenir la semaine dernière avec la feuille de paie de son ancien employeur et finalement, elle n’est pas revenue en entretien. Aurait-elle surestimé son ancien salaire ? La question n’était pas de lui refuser une augmentation, mais disons que ce genre de choses se règle à l’embauche ou lors des entretiens d’évaluation annuels. Et on ne souhaite pas donner l’impression qu’il suffit de venir nous voir pour que l’on consente une augmentation, sinon on aurait tous les jours du monde dans nos portes sur le sujet.


 

Lundi dernier, un message de la responsable par intérim (qui risque de devenir définitive) de l’une de nos antennes. Elle veut qu’on (la directrice mentionnée plus haut et moi-même) la rappelle, parce que cela ne va pas. Après avoir réussi à s’isoler de son équipe, elle a fondu en larmes. De cette manière-là, c’est la première fois que cela m’arrive. Ce qui la traumatise, c’est qu’elle n’arrive plus à voir une éclaircie dans l’avalanche de missions qu’elle doit terminer, qu’elle s’est engagée à rendre des missions à telle date et qu’elle ne peut y arriver alors qu’elle aurait eu la possibilité de repousser plus loin, qu’elle commence à se rendre compte que ce que je disais depuis plus d’un an était probablement une solution acceptable pour retrouver un peu de sérénité et mieux vivre. Bref, dans l’urgence, on a pu la rassurer, lui redonner confiance. J’espère que cela va tenir. J’espère que la sortie effective du prochain bouquin (fin juin ou début juillet) de l’antenne fera qu’ils pourront être fiers d’eux. Car l’accouchement a été long et pénible. Et comme je ne veux pas personnellement devenir le gynécologue des cas difficiles, j’ai bien l’intention de prodiguer dès que possible des traitements préventifs.


 

Hier donc, au boulot, c’était notre journée « portes ouvertes » aux jardins qui a lieu tous les deux ans. Tout le monde s’est débrouillé comme des chefs. Tout a été impeccable. Et l’atmosphère était détendue. Un animateur a même avoué aujourd’hui que pour la première fois, il avait abordé la journée de manière tout à fait détendue et sereine, ne craignant plus les reproches perpétuels de la menteuse toxique mise à la porte en mars. C’est fou d’ailleurs à quel point les langues se délient sur le sujet, y compris chez des partenaires extérieurs qui jusque là n’osaient rien dire. J’ai personnellement animé plusieurs visites guidées, comme plusieurs de nos scientifiques (en plus des animateurs dont c’est le métier). Personnellement, je n’aime pas beaucoup faire deux fois la même visite et ce que j’aime le plus, c’est l’improvisation. Un franc succès sur tous les plans pour cette journée qui s’est terminée, entre salariés, par un barbecue dans la fraicheur crépusculaire.

8 février 2015

Les seconds seront les premiers (2)

L’auteur-interprète original de Syracuse, Henri Salvador ne démérite pas, loin de là. Je trouve que son interprétation est même plus « colorée » et probablement plus émouvante. Mais celle d’Yves Montand est tellement impeccable, léchée, sans bavure, avec une voix que j’apprécie réellement. Parfaite, trop parfaite ? Sans doute, mais c’est ce que j’aime ici.

13 juillet 2019

Mes initiateurs (5)

Grâce à la personne évoquée dans l’épisode 4, j’ai été amené à connaître, dans le cadre de mon DEA un professeur d’université à Grenoble qui avait énormément travaillé sur les végétations alluviales du Rhône et de ses affluents. Ce fut pour moi une belle découverte, celle de l’écologie fonctionnelle et de l’écologie du paysage appliquée. Ses travaux ainsi que ceux de ses collaborateurs faisaient passer les travaux anciennement menés sur la Loire comme singulièrement archaïques et incomplets. J’allais justement suivre le chemin tracé par le Grenoblois. J’ai donc « appliqué » sans vergogne certains principes du Rhône à la Loire. Cela n’était pas facile, car on partait pratiquement de zéro, alors qu’il y avait vingt ans de recherches pluridisciplinaires derrière nous sur le Rhône. Cet homme, qui prit peu de temps après sa retraite (il ne pouvait pas être mon directeur de thèse pour cette raison) était une personne très humble et avait eu un parcours un peu atypique puisqu’il était de formation littéraire au départ, on le ressent d’ailleurs à la lecture de sa thèse d’État. Il avait déclaré en plaisantant un jour « Je suis comme Marcel Proust, je ne sais jamais comment je vais finir une phrase ». Il était le « patron » du laboratoire d’écologie alpine, mais n’avait pas été du tout aidé par son ancien chef entré à l’académie des sciences, alors qu’il aurait pu (dû) asseoir Grenoble comme LE pôle d’écologie alpine à l’échelle européenne. Plus tard et bien que « retiré des affaires », je lui enverrai la version minute de ma thèse, qu’il approuvera.

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Cornus rex-populi
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