Ma mère (3) : où en suis-je ?
J’ignore un peu l’image que je donne de la relation avec ma mère et il se peut qu’elle soit en partie erronée.
Les premiers souvenirs conscients que je peux avoir de ma mère, c’est l’immense bulle d’amour et le bonheur d’être dans ses bras. Des sentiments de protection et de sécurité absolues qui ne feront que se confirmer par la suite. Cet amour maternel est incroyable et je pense hélas que bien des enfants n’en ont pas bénéficié et cela a pu nuire à leur développement par la suite. Je ne sais pas précisément ce que cela m’a apporté car je n’ai pas la possibilité de comparer, mais force est de constater que ma mère et mon père m’ont beaucoup apporté. Cela a sûrement contribué a faire ce que je suis, pour le bien mais aussi pour le pire !
Il y a un 10-15 ans, je m’inquiétais déjà pas mal de la façon dont se termineraient les jours de mes parents compte tenu de l’éloignement et de la dépendance. Je voyais les choses assez insurmontables, alors que mes parents allaient encore bien dans l’ensemble et se débrouillaient fort bien. Et puis les choses se sont dégradées. Mon père a toujours tenu et réussi à « tenir la route », ce qui a énormément facilité les choses. Sauf que lorsque lui a dû aller à l’hôpital et ne plus être disponible pour assister ma mère, surtout depuis 2018. Cela a eu des conséquences très fâcheuses car il a mis sa vie en jeu pour que ma mère ne se retrouve pas seule, à plusieurs reprises. Et à plusieurs fois, il me l’avait en partie caché.
Au tournant de 2019-2020, alors que ma mère était encore un peu gérable, j’avais été frappé par le vertige que m’inspirait cette forme de « descente aux enfers » par rapport à ses capacités cognitives en chute accélérée. La voir mettre au coucher le masque pour l’apnée du sommeil (qu’elle mettait à l’époque car elle écoutait encore mon père) me la faisait voir comme une condamnée aux ténèbres et j’éprouvais une profonde tristesse.
À la fin de notre séjour pour les fêtes de fin 2021, autre moment difficile lorsqu’elle se mit à pleurer lorsque j’annonçais notre départ. Pourquoi ces pleurs ? L’impossibilité pour elle de verbaliser quelque chose d’intelligible ? L’idée qu’elle n’avait pas pu me dire quelque chose ? Qu’elle avait encore quelques moments de lucidité où elle se rendait compte de son état ? Je ne sais pas, mais cela m’avait peiné, même si j’avais fait en sorte de considérer cela comme non interprétable rationnellement, mais le doute persiste. Mais le vertige est resté gravé en moi. Pendant quelques mois en 2022, mon père m’a raconté des scènes un peu analogues, puis les ténèbres cérébrales ont annihilé ce type de réaction. Depuis le printemps 2022, la situation était déjà devenue très critique, raison pour laquelle la personne qui gère le dossier pour le compte du Département de la Loire avait tiré la sonnette d’alarme auprès de moi, pour faire le dossier pour rentrer dans un EHPAD. Mon père avait tenu le choc jusqu’à automne 2022, moment à partir duquel la situation est devenue insupportable. En réalité, depuis le printemps / été 2022, ma mère n’interagit plus une seule seconde dans la vraie vie. Elle n’a plus aucune réaction en me voyant, toute notion de l’espace et du temps ayant été abolie. Et il n’y avait plus rien de cohérent dans ses propos, sauf peut-être trois mots dans l’espace d’une semaine. Mots devenus rares ou se résumant à des réactions sans intérêt.
La situation que je décris m’a quelque part aidé à faire en partie mon deuil de manière anticipée. Je repense à un collègue, dont la mère était en EHPAD pour des pathologies un peu analogue et ne le reconnaissait plus et qui est décédée au printemps 2020 de la COVID-19. Diagnostiquée le matin, elle mourrait quelques heures plus tard à l’hôpital. J’avais alors été frappé par son sang-froid, mais avec le recul, je pense que nos attitudes convergent assez, même si les situations diffèrent quelque peu.































