Le Cépiau (12)
Puis, soudain, la pression sur la gorge se détendit.
- Maurice. Bon dieu, Maurice !
Maurice fut pris par une insupportable quinte de toux, alors qu’il avait peine à reprendre haleine.
- Maurice, mais Maurice, qu’est-ce que tu fais là ?
Maurice était totalement plongé dans l’obscurité, dans le brouillard total, mais il crut bien reconnaître cette voix.
- Maurice, je suis désolé, mais comment pouvais-je deviner ?
Cette voix, assurément venait d’outre-tombe. Maurice était certainement mort.
- Maurice, Maurice, tu me reconnais ?
Comment cela pouvait-il être possible ? Comment un mort pouvait-il lui adresser la parole, s’il n’était pas lui-même décédé ? Seulement, voilà, Maurice reprenait lentement ses esprits.
- Maurice, Maurice, c’est moi.
- Moi, moi, mais qui êtes-vous ?
- Eh bien, c’est moi, c’est le Cépiau !
- Comment ça, le Cépiau ? Le Cépiau est mort !
- Tout le monde pense que le Cépiau est mort, mais je suis bien là, sain de corps et d’esprit.
Maurice sortit une lampe torche de sa poche et éclaira le visage de son interlocuteur.
- Bon dieu, c’est bien toi, Cépiau.
- Oui, c’est bien moi. Tu me reconnais cette fois.
- Mais comment cela se peut-il ? Tu étais mort, et même enterré à deux pas d’ici.
- Eh oui, tout le monde pense que je suis mort, y compris mon assassin.
- Ton assassin ? Mais tu es mort ou vivant ?
- Enfin pas mon assassin, mais…
- Mais quoi ? Tu crois que ça me fait rire ?
- Non non, l’assassin de mon frère !
- C’est pas dieu possible ? Ton frère ?
- Oui, mon frère, Pierre !
- Mais il ne vit pas en Normandie ?
- Ben oui, mais à l’occasion de ses cinquante ans, il était venu me voir. Depuis toutes ces années…
- Mais je n’y comprends rien. C’est bien toi qu’on a trouvé mort.
- Eh bien non, sinon, je ne serai pas là à te faire la causette.
- Mais alors…
- Mon frère me ressemblait beaucoup et il n’a qu’un an de moins que moi.
- Voilà qui explique sans doute le chapeau.
- Le chapeau ?
- Oui, il ne portait pas de chapeau ?
- Ben non, ou alors occasionnellement.
- Attends, attends, il faut que je comprenne.
- Pierre était arrivé le mardi soir à l’atelier. Après les retrouvailles, j’étais allé déposer sa voiture au garage Magnard pour la révision. Pendant ce temps là, il a voulu rentrer aux Ravatins à vélo pour se dégourdir les jambes. Et moi, je suis rentré à pied en coupant à travers la garenne. Il n’était pas encore arrivé aux Ravatins, mais je ne me suis pas inquiété, pensant qu’il aurait trouvé une vieille connaissance en route.
- Il connaissait du monde ici ?
- Eh bien, pas grand monde, mais les Crintilleux ou les Vaugris, ce sont des gens sympa. Je pensais qu’ils auraient pu prendre l’apéritif ensemble. Du reste, depuis le temps, ce sont peut-être les seuls à connaître Pierre.
- Et alors ?
- Alors vers vingt heures, j’ai commencé à m’inquiéter, d’autant que la marande était plus que prête.
- Et ?
- Et j’ai pris la camionnette et je suis passé chez les Crintilleux et les Vaugris. Mais rien, ils ne l’avaient pas vu. Du coup, je rentré aux Ravatins, pensant le retrouver là-bas, mais rien. Et je l’ai attendu toute la nuit.
- Et le lendemain ?
- Le lendemain, je suis quand même passé relever quelques collets. Et en arrivant près de l’atelier, j’ai vu les voitures de la gendarmerie. Je suis resté caché dans le bosquet. Au départ, je n’ai rien compris. Ce n’est que petit à petit que j’ai compris ce qui se passait. Et le temps de rentrer furtivement aux Ravatins, de me ravitailler avec ce que je pouvais dont ce fusil, je n’ai cessé de me cacher dans les bois pour essayer d’éclaircir cette histoire.
- Ah c’est avec la crosse de ce fusil que tu as manqué m’étrangler ?
- Eh bien oui, que veux-tu, je suis désolé, je ne pouvais pas savoir.
- Oui, et tu n’es pas rasé. Mais qu’est-ce que je suis content de te retrouver. Ah si Robert savait ça !
- Ah oui, je vous ai vu au village à plusieurs reprises. Que faisiez-vous au juste ?
- Eh bien, nous menions l’enquête, car nous n’avons jamais cru à « ta » mort naturelle.
- Et qu’est-ce qui vous a mis sur la piste ?
- Eh bien le chapeau dont je t’ai déjà parlé, le fait qu’on a conclu à une mort liée aux conséquences d’un coma éthylique. Et puis la disparition de la boite de taupicine chez Charles.
- Évidemment, on aura voulu le mouiller lui si l’histoire de la mort accidentelle n’avait pas pris. Et figure toi que cela n’a pas traîné, il a été embarqué par les gendarmes en fin d’après-midi.
- Mais comment fais-tu pour être aussi bien au courant de ce qui se passe au village.
- Tu sais bien, Maurice, un œil, une oreille derrière chaque arbre…
- Ouais…
- Et toi, que fais-tu ici à une heure pareille ?
- Eh bien j’avais dans l’idée d’aller fouiner chez le curé. Il ne me paraît pas net celui-là.
- A qui le dis-tu ? J’étais là pour la même raison, quand j’ai entendu les jacques* près de la rivière qui m’ont alerté.
- Rien ne t’échappe toi.
- Et voilà comment je t’ai tendu un piège avant de te tomber dessus.
- Bon et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
- Eh bien, on était parti rendre visite à notre curé, non ?
A suivre.
* jacque : Geai des chênes [Garrulus glandarius (Linnaeus 1758)]

























































