Ce ne sera pas une révélation, je suis un admirateur de l’œuvre écrite de Maurice Genevoix, en particulier ses romans, j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Ma mère me lisait certaines lignes qu’il avait écrites à l’âge où l’on raconte des contes de fées aux enfants. Je précise qu’elle ne me lisait pas un livre pour les enfants (car il en a écrit quelques-uns), mais un roman « classique », La dernière harde (1938). Inutile de dire que je ne comprenais pas bien ce qu’elle me lisait, mais la poésie était bien là, elle… Il faudra attendre tardivement l’adolescence pour que je découvre ce roman, qui est mon préféré et sans doute son meilleur. Avant ça, j’avais lu La Boîte à pêche (1926), qui me paraissait plus accessible. J’y avais découvert la Loire, mais à l’époque, cela ne me préoccupait pas plus que cela. Après, j’avais lu l’un des plus connus, Raboliot (1925), qui lui valut le prix Goncourt. Un peu plus tard, ce fut l’excellent Rémi des rauches (1922) où je retrouvais la Loire, au moment où moi-même, je commençais à être sérieusement tombé dedans. Et puis bien d’autres romans ou récits plus ou moins autobiographiques. L’avant dernier livre que j’avais lu de lui, c’était un recueil de textes inédits ayant trait à la Loire, publiés il y a une bonne quinzaine d’années.
Maurice Genevoix, blessé par trois balles près de Verdun en avril 1915, faillit mourir. Encouragé par son « maitre » (Paul Dupuy) de l’École normale supérieure (rue d’Ulm), il publia son premier livre de mémoires de guerre en 1916, Sous Verdun. Malgré la censure, ce fut un succès, car cela fut considéré comme au plus près de la réalité des horreurs vécues. C’est ainsi qu’il fut vite reconnu comme l’un des meilleurs témoins de la boucherie de la Grande Guerre. Il publiera cinq livres en tout sur la guerre, rassemblés plus tard dans le recueil, Ceux de 14, mais très rapidement, il traitera de plein d’autres sujets, en particulier naturalistes.
Je ne sais pas si c’est la perspective de sa panthéonisation, qui devait avoir lieu le 11 novembre 2019, finalement repoussée au 11 novembre 2020, mais deux auteurs se sont associés pour réaliser la première vraie biographie de Maurice Genevoix. Assez étonnamment, le second auteur (Jacques Tassin), j’avais évoqué un de ses livres ici. Si ce chercheur en écologie est passionné par Maurice Genevoix et qu’il lui a déjà consacré plusieurs livres, ce n’est sûrement pas tout à fait par hasard. J’ai découvert l’existence de cette biographie sur l’internet. L’auteur principale, Aurélie Luneau, historienne, y déplorait dans une vidéo le fait que Genevoix n’avait curieusement fait l’objet d’aucune biographie, ce qui tranchait de manière assez singulière avec l’importance qu’il avait occupée dans la vie littéraire. En effet, élu à l’Académie française en 1946, élu secrétaire perpétuel en 1958 (jusqu’en 1974), il y fut très actif et était régulièrement invité dans les médias, en particulier diverses radios pour des interviews (Radioscopie 3-4 fois avec Jacques Chancel) ou seul aux commandes ou à la télévision, avec Jacques Chancel encore ou Bernard Pivot quelques mois avant sa mort en 1980 (à près de 90 ans). C’était donc ce qu’on appelle un « bon client ». Toutefois, en 1974, il décide de reprendre sa liberté, de quitter la vie parisienne, de retourner une fois encore dans sa maison des bords de la Loire…
Pour en revenir à la biographie, je l’ai trouvée bien documentée. Toutes les citations de Genevoix ou d’autres auteurs sont précisément référencées, gage de sérieux. Ce livre avance globalement dans le sens chronologique, mais avec de fréquents allers et retours en amont ou en aval pour aller chercher des arguments, des citations dans l’œuvre de l’auteur, ses notes, discours… Une façon de procéder qui m’a plu, moi qui ne suis pourtant pas familier des biographies.
Après la biographie, les « Notes des temps humiliés », rédigées entre mai 1941 et fin 1942, restées inédites (découvertes dans une enveloppe par sa fille Sylvie après sa mort). Ces notes ont été rédigées alors qu’il résidait dans une maison de campagne aveyronnaise qui appartenait aux parents de sa première épouse (décédée l’année suivant leur mariage), alors en zone libre. Ces textes correspondent à des réactions d’indignation et de dégoût au sujet des actualités qui lui parvenaient surtout sur le gouvernement de Vichy et autres collaborateurs. Mais certaines personnes de la France libre, dont De Gaulle, en prennent aussi pour leur grade. Je n’avais jamais lu de textes aussi acides et indignés de la part de Genevoix. Il fustige aussi les écrivains et les artistes qui ont fricoté avec les Allemands (notamment l’Union européenne des écrivains à Weimar, organisée par Goebbels), y compris son grand ami le peintre Maurice de Vlaminck. Très paradoxalement, cela ne l’empêchera pas, bien des années plus tard, devenu secrétaire perpétuel de l’Académie française, de faire rentrer sous la coupole Henry de Montherlant et Paul Morand. Ces auteurs avaient été innocentés ou « pardonnés », mais la question demeure posée : quel était le réel intérêt de faire rentrer ses écrivains à l’Académie ? Il a arrêté l'écriture de ces notes au moment où la zone libre fut à son tour occupée et où il rencontra sa future seconde épouse, avec laquelle il revint au bord de la Loire en amont d’Orléans.
Pour enfin en revenir à la couleur politique de Maurice Genevoix que j’évoquais ici, prétendue de droite par certains journalistes (évoquée aussi dans la biographie, sans s’y attarder), je ne puis que réfuter une nouvelle fois cette allégation idiote. L’homme qui avait été durement et à jamais traumatisé par la Grande Guerre, était un homme simplement et profondément sensible, humaniste, et libre.
LUNEAU A. & TASSIN J., 2019 – Maurice Genevoix. Biographie. Suivie de Notes des temps humiliés. Éditions Flammarion, 308 p.