Cinq ans, un mois et deux jours
J’y ai pensé durant tout le mois de mars, mais je ne me sentais pas prêt à rédiger une nouvelle note sur le sujet à la date anniversaire, d’autant qu’à ce moment là, nous étions en pleins travaux domestiques. Je veux parler du suicide de ma collègue Perrine (ce n’est pas son vrai prénom, mais nous l’appellerons ainsi) survenu dans la nuit du 5 au 6 avril 2005. J’ai parlé plusieurs fois de cet événement de façon cryptée, puis de façon claire, en avril 2007, ici [même si les commentaires de l’époque font référence à des choses dont je ne parlais pas encore ouvertement à l’époque, en particulier mon expérience homosexuelle qui paraît bien loin aujourd’hui, mais que je n’oublie pas]. Après ce temps, je ne suis pas beaucoup plus avancé sur les raisons réelles de ce suicide, mais je crois pouvoir exprimer diverses choses qui m’ont marqué.
D’une part, Perrine était une personne qui avait un profond respect de la vie, à un point maladif. Quelques mois à peine avant son suicide, elle était venue me demander, en début d’après-midi du vendredi, toutes larmes rentrées, si elle pouvait rentrer plus tôt chez elle (en fait chez ses parents). Je n’avais pu en savoir davantage sur ce qui motivait ce départ, mais comme elle ne voulait rien dire, je n’avais pas insisté. Voyant son état, je lui avais juste demandé si ça allait aller et si elle ne voulait pas qu’on l’accompagne. Il y eut un refus catégorique (vu avec le recul, il ne pouvait en être autrement). Ce n’est que lors de ses obsèques que j’ai appris par l’intermédiaire de ses parents, que cet événement avait signé la mort de son chat dont elle avait eu peine à se remettre.
Par la suite, il y eut un jeune chat abandonné (?) qui s’était réfugié au boulot (nos bureaux sont dans plusieurs bâtiments séparés dans une sorte d’écrin naturel) et avec la complicité de quelques autres personnes, elle s’occupa de ce chat. Seulement, le chat restait parfois coincé dans les locaux toute la nuit ou tout le week-end et faisait des dégâts. Il fut donc décidé de « l’extraire ». Selon la version officielle, il fut adopté par un des salariés. Je pense qu’elle ne crut jamais à cette version, pensant à tort ou à raison que le chat avait été éliminé d’une autre façon. Bien sûr, elle n’exprima jamais directement son émotion à ce sujet.
Enfin, j’ai su après qu’elle avait été émue lorsque la direction avait décidé de décaper l’herbe sur un parking afin de remettre les graviers à jour pour éviter la boue. D’abord, l’herbe n’offrait pas une couverture homogène et était dominée par l’espèce de graminée probablement la plus fréquente en France, Poa annua L. (Pâturin annuel) et que beaucoup de jardiniers éliminent couramment de leurs massifs. Enfin, elle était engagée dans diverses associations visant la préservation de la nature.
Par ailleurs, Perrine avait une profonde sensibilité aux injustices, notamment sociales ou dans le cadre du boulot. Par exemple, elle n’avait pas digéré le fait de ne pas avoir été entendue pendant des mois par la directrice administrative pour résoudre un problème, alors qu’un cadre scientifique avait obtenu immédiatement gain de cause. Elle n’avait pas accepté non plus que la direction refuse un aménagement du contrat de travail (travail en partie à domicile pendant l’hiver) pour une autre salariée avec qui elle était copine. Cette salariée était alors partie travailler ailleurs. Comme on le voit, des choses peut-être agaçantes sur le moment, mais pas vraiment violentes dans le monde du travail d’aujourd’hui et qui n’avaient pas de conséquences gravissimes.
Ce respect de la vie et cette aversion aux injustices, je les ai bien sûr trouvés excessifs, mais je n’ai jamais eu son mode de fonctionnement. Chez elle, beaucoup de choses prenaient des proportions qu’on ne soupçonnait pas.
Dans les lettres adressées à la direction ou que la police a pu lire, figurait une mention par rapport à son orientation sexuelle. Elle aurait été moquée ou discriminée à ce sujet. Je n’ai personnellement jamais assisté au moindre commencement de début d’allusion à ce sujet, mais j’étais peut-être trop proche pour le voir. Et par ailleurs, l’ensemble de l’équipe scientifique avait un profond respect pour elle et il était agréable de travailler avec elle (seul un collègue s’était plaint de sa rigueur, notamment pour les départs très tôt le matin pour aller sur le terrain). Outre qu’elle s’imposait une grande rigueur, elle n’avait rien de féminin dans son apparence : cheveux très courts, jean et polo (bleus la plupart du temps) en permanence avec aucune fantaisie, pas de bijoux, pas de sac à main ni autre accessoire, toujours des chaussures de sport… Bien sûr, cela m’interpelait quand même un peu, mais on s’y était fait et en définitive, on ne se posait pas de vraies questions puisque tout avait l’air d’aller bien par ailleurs. Nous n’avions jamais rien su sur sa vie privée et bien peu de choses sur ses ami(e)s en dehors du travail. A part un ex salarié avec lequel elle allait tous les ans assister à un tournoi de tennis à Paris (Bercy ?), on ne lui connaissait que des fréquentations féminines invisibles. Pour ce que j’en sais, uniquement des relations amicales. Dans ses écrits posthumes, elle m’avait demandé de contacter une personne qu’on avait rencontrée lors d’une formation. Cette personne fut presque étonnée de mon appel car elle n’avait pas compris que Perrine avait eu de telles intentions amicales à son égard.
Le 6 avril 2005, après le départ de la police, la direction fit une réunion pour expliquer à l’ensemble des salariés ce qui s’était passé et évoqua entre les lignes l’homosexualité supposée de Perrine. Cela n’étonna personne même si la plupart d’entre nous ne pensaient pas à ce trait de sa personnalité, tant elle semblait le refouler. Elle était aussi sans doute dans le déni de sa personne, du moins de son image. Elle n’avait pas apprécié figurer même de façon à peine visible sur une de mes photos montrant une station d’étude. J’avais d’abord cru à une fausse pudeur du genre « je ne veux pas être photographiée, mais en fait, j’adore ça ». Une autre fois, un collègue nous avait pris en photo elle et moi à bord d’un hélicoptère avant de décollage ; il se fit violemment remettre à sa place.
Il était totalement impossible de parler de choses personnelles avec Perrine. Il est vrai que pour ma part, je n’aurais jamais été lui demander, surtout à l’époque, mais il en était ainsi avec l’ensemble des collègues ou de ses amies connues, y compris probablement avec sa famille. Rien de très étonnant. Tout cela résonnait énormément en moi à l’époque. Quels étaient mes ami(e)s ? Où étaient-ils ? Allais-je un jour me laisser aller à un sentiment amoureux ? Quelle sexualité ? Avec qui ? A cette époque, je n’avais encore rien vécu. Je n’avais même pas dépassé l’adolescence. J’avais juste pris conscience que je ne voulais, ne pouvais pas continuer à vivre seul, qu’il me fallait quelqu’un. La mort de Perrine m’a poussé à agir. Cela n’a pas été immédiat et fulgurant, mais cela s’est révélé inexorable. L’homosexualité refoulée de Perrine m’a sans doute fait peur. Même si ce n’est qu’un aspect des choses, il m’était insoutenable que l’orientation sexuelle puisse être un des éléments qui produit le suicide. Il valait mieux assumer une sexualité. Pour des raisons de facilité ou plutôt de timidité, j’ai surtout été d’abord en contact avec des hommes qui me paraissaient plus accessibles. Bien sûr, c’était un leurre.
Je recherchais l’amour, le vrai. Cela n’a pas été sans circonvolutions complexes sans difficultés, mais je l’ai trouvé. Je le dois forcément à Perrine qui a initié une réaction en chaîne. Je le dois aussi à l’écoute et à la sensibilité de Karagar sans qui je n’aurais jamais rencontré l’amour avec S.


































































