Afin d’étudier les processus sylvigénétiques, en particulier les successions végétales qui s’opèrent dans les forêts, on peut être amené à utiliser la méthode architecturale qui se révèle riche d’enseignements, même si elle peut s’avérer lourde à mettre en œuvre. Cette méthode consiste notamment à cartographier précisément tous les arbres et les arbustes sur une parcelle de terrain bien délimitée. Beaucoup de mesures sont nécessaires et cela peut être très long, surtout lorsque l’on met seul la chose en œuvre. On utilise des décamètres, un dendromètre (appareil permettant une triangulation autorisant la mesure de la hauteur des arbres). On mesure tout cela et on dessine en plan et de profil les arbres et les arbustes. Comme c’est très chargé, on fait deux dessins avec deux groupes d’arbres et d’arbustes : les arbres du passé (d’une hauteur inférieure à 100 fois le diamètre du tronc), les arbres potentiels (d’une hauteur supérieure à 100 fois le diamètre du tronc), les arbres du passé se trouvant entre les deux et sont mis avec les arbres du passé.
Sur ces figures dessinées à la main, le profil architectural représente au total un rectangle de 20 m × 50 m.
Arbres du présent et du passé :


Arbres potentiels :


Les lettres correspondent à :
Ap : Acer platanoides L. (Érable plane)
Cm : Crataegus monogyna Jacq. (Aubépine monogyne)
Cs : Cornus sanguinea L. (Cornouiller sanguin)
Fe : Fraxinus excelsior L. (Frêne commun)
Qr : Quercus robur L. (Chêne pédonculé)
Sn : Sambucus nigra L. (Sureau noir)
Um : Ulmus minor Miller (Orme champêtre)
En noir : Hedera helix L. (Lierre)
Tout le monde, l’aura deviné, il s’agit évidemment d’une forêt alluviale de bois durs des bords de Loire du côté du Bec d’Allier (près de Nevers). Quels enseignements peut on en tirer ?
- âge du profil : 100 ans pour les chênes
- 38 espèces dont 16 ligneuses
- grande densité d’arbres (1800 tiges/ha) liée à la richesse du substrat (herbacées nitrophiles)
- arbres du présent (39 %), arbres du passé (13 %), arbres potentiels (48 %)
- abondance des semis d’arbres : faible inondabilité (environ 1 semaine tous les 4-5 ans en moyenne)
- grande abondance d’Ulmus minor liée au substrat sableux dont le port arbustif est imposé par la graphiose
- arbres du présent et du passé :
- ensemble structurel supérieur :ensemble structurel inférieur :
- couronnes larges et symétriques â pas de concurrence â issu d’une pâture et de coupes de bois
- grands Quercus robur : phase de sénescence précoce â souffrance physiologique (alimentation en eau) â abaissement du toit de la nappe alluviale (incision du lit d’environ 1,5 m)
- abondance d’Ulmus minor
- arbres potentiels :
- dominés par Ulmus minor, Fraxinus excelsior et quelques grands Quercus robur
- présence de lianes : Hedera helix et Clematis vitalba
- juxtaposition de plusieurs petites éco-unités :
- en phase d’aggradation (croissance)
- en phase de sénescence précoce (Quercus robur)
- conclusion : en l’état, c’est mal barré pour cette forêt à court-moyen terme !
Je n’ai pas évoqué précisément les plantes herbacées qui ont un rôle non négligeable dans l’édifice… Je n’ai pas parlé non plus du modèle architectural individuel des arbres (ce n’était pas la question). Mais on voit déjà, grâce à la méthode architecturale, un certain nombre de conclusions s’imposer. J’avoue aussi qu’un expert bien au fait de ces concepts aurait pu faire le même diagnostic en quelques minutes sur le terrain (au lieu d’une grosse semaine en tout de travail ici).